Le mouvement populaire dans le district

de Nogent – le – Rotrou en 1789[1].

 

Mendiant couleur

 

Jules Bastien-Lepage. Vieux mendiant. Dessin à la mine de plomb, crayon noir et plume de papier. 31,2 x 25 cm. Musée du Louvre, Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1789…l’année sans pareille.

En ce début d’année 1789, la situation économique était extrêmement défavorable aux masses populaires nogentaises[2].

Depuis 1750, l’industrie étaminière ne cessait de tomber en décrépitude[3], les crises frumentaires se succédaient à un rythme soutenu, le tout couronné par une des crises les plus graves depuis 1775 : celle de 1788 / 1789. En 1789, le maximum saisonnier, première quinzaine de juillet, porta l’augmentation du froment à 150 %, celle du seigle à 165 %, par rapport au prix de la fin de l’hiver[4]. Le problème des subsistances, et plus particulièrement du pain, devint primordial pour les couches sociales les plus fragiles, la « faim » souleva les populations nogentaises à un moment où tous les espoirs de changement, suscités par les assemblées destinées à rédiger les cahiers de doléances,  semblaient possibles.

Prix du blé et production textile

durant les dernières années de l’Ancien régime.

1789 blé et textile

 

Comme nous l’avons dit la récolte de 1789 fut catastrophique, d’un rendement nettement inférieur à la normale. La disette se fit sentir un peu partout dès la fin de l’hiver. Cette année, à Margon, on craignait le pire :

« […] La plus grande partie cette année auront-ils à peine, vu la cherté et la rareté du grain, de quoi ensemencer leur saison de mars, et les bleds en terre actuellement sont au tiers gelés »[5].

 

1. La faim engendre…la mendicité.

La disette engendrait la mendicité pour un grand nombre de pauvres qui en temps ordinaires vivaient aux limites de l’indigence. Il ne leur restait plus, pour survivre, que les secours et l’aumône. Une partie d’entre – eux se regroupait pour parcourir les campagnes ; la mendicité pouvait alors facilement tourner au brigandage. Le 10 janvier 1789, le procureur fiscal[6] du comté de Nogent – le – Rotrou, le sieur Dugué -Mansonnière, dénonçait des attroupements de mendiants qui se faisaient journellement :

« […] Malgré les secours que les administrateurs du bureau de charité s’empressent de donner aux particuliers pauvres de cette ville il arrive journellement que la plupart s’attroupent tumultuairement et mendient de cette manière à la campagne avec insolence et menace, que ces mêmes particuliers toujours en grand nombre pour avoir la force de leur côté coupent par tête et pied tous les arbres, trognes, chesnes et même arbres fruitiers, en menaçant les habitants de la campagne qui veulent s’y opposer [… défense est faite …] à tout particulier d’aller demander l’aumône soit à la ville soit à la campagne en plus grand nombre que deux, de la requérir avec insolence et menaces […] »[7].

Dans son étude sur la grande peur, Georges Lefebvre signalait de telles troupes de mendiants errant dans les environs de Bêlleme, Mortagne, Nogent – le – Rotrou : « Il fallut envoyer des troupes contre une bande de 12 à 15 hommes armés »[8]. Malheureusement nous n’en avons pas retrouvé la trace dans les fonds d’archives que nous avons consultés.

Carte de la « grande peur » de l’été 1789

Carte de la grande peur

Ces bandes d’errants contribuèrent certainement à créer un climat d’inquiétude du aux craintes d’un complot aristocratique. Les bruits les plus fous circulaient. Si cette peur était générale, elle n’avait pas partout la même intensité, elle semble avoir été beaucoup plus forte aux abords immédiats des grandes forêts qui grouillaient de bûcherons, charbonniers, forgerons, verriers et autres gens « à demi – sauvages », marginaux ; sans parler des suspects qui y trouvaient refuge. Ce fut souvent des forêts que partirent les grandes peurs de l’été 1789, notamment celles du Perche. G. Lefebvre pensait que la peur du Maine prit naissance dans la forêt de Montmirail[9], dans l’actuel département de la Sarthe, à la fin de juillet 1789. Il la retrouvait le 21 juillet à Bonnétable, puis elle traversait le Perche par Bêlleme, Mortagne, Moulins – la – Marche, Laigle, de là elle se propageait vers l’ouest. Curieusement le Perche nogentais et le Perche – Gouët, si proches de la forêt de Montmirail, furent totalement épargnés[10]. « […] Les archives de La Ferté – Bernard ; de Nogent – le – Rotrou et de Châteaudun n’ont rien conservées […] »[11] précisait G. Lefebvre alors qu’il donnait une carte des grandes peurs  où La Ferté – Bernard était signalé donné comme un  des foyers des grandes peurs de l’été 1789. Cependant que le Thymerais n’était pas ménagé, la « peur » y était signalée à Châteauneuf puis à Dreux le 24 juillet dans l’après – midi.

 

2. …ou la révolte.

La disette n’entraînait pas que la mendicité, elle provoquait aussi l’émeute. L’année 1789 fut très agitée socialement dans la région nogentaise. A partir de mars, alors que se tenaient les assemblées pour la rédaction des cahiers de doléances, les émeutes se succédèrent à un rythme soutenu. Le principal foyer d’agitation fut Nogent ; entre mars et août on y dénombra pas moins d’une demi – douzaine d’émotions. Les petits bourgs ruraux furent également touchés, nous en voulons pour preuve une émotion qui éclata le 24 février 1789 à Thiron – Gardais. La plupart de ces émeutes eurent pour objet les subsistances mais la lutte contre les droits seigneuriaux, et notamment le droit de « havage »[12] à Nogent, ne fut pas absente.

 Le petit bourg de Thiron donna le signal de la révolte le 24 février 1789. Il fut suivi rapidement par Nogent, le 7 mars 1789 la ville était en ébullition. Pas moins de deux mouvements y éclatèrent ce jour – là : l’un à propos des subsistances, l’autre portait sur le droit de « havage ». Il est fort probable d’ailleurs qu’il s’agissait là d’une seule et même révolte qui du problème des subsistances en vint à réclamer l’abolition d’un droit seigneurial[13]. Le 2 mai, les Nogentais se mobilisaient à nouveau contre ce droit. Des troubles de marché, toujours à Nogent, éclatèrent les 23 mai et 16 juin. Enfin le 1er août, c’était le prix du sel qui provoquait la colère des nogentais.

 



[1] Cet article constitue la suite logique de celui paru dans le numéro 186 des Cahiers percherons et intitulé : «  Un district à la  veille de le Révolution : Nogent-le-Rotrou » ( voir aussi sur ce blog : " avant 1789"  dans l'ongle"t la révolution au village"). Il s’agit de la reprise légèrement complétée de la partie 1.2. de mon travail de maîtrise 1789 – début 1793 : Le mouvement populaire dans le district de Nogent – le – Rotrou ( Eure – et – Loir ).Soutenu à Paris VII, sous la direction de M. le professeur Jean Nicolas.

[2] Nous utiliserons ce terme faute de mieux pour désigner la partie de la population du district et de la ville la plus populaire et le plus exposée aux variations des prix des céréales ou du pain. Pour tout ce qui touche à la structure sociale du district voir les articles de ce blog dans l’élément déroulant : « Nogent avant 1789 ».

[3] F. DORNIC. L’industrie textile dans le Maine et ses débouchés internationaux ( 1650 – 1815 ). Le Mans, 1955. Sinon, vous pouvez vous reporter à l’article consacré à ce sujet dans l’élément déroulant : « Nogent avant 1789 ».

[4] Voir la courbe ci-dessous représentant l’évolution des prix du blé entre 1786 et 1789 comparée à celle de la production textile sur la même période empruntée à  LEMARCHAND, Guy. «  L’agriculture et le problème des subsistances ». In VOVELLE, Michel. L’Etat de la France pendant la Révolution ( 1789 – 1799 ). Paris / Ed. la Découverte, 1988. Pages 91 à 93.

[5] P. DESSEIX. Les campagnes nogentaises à l’époque moderne. Le Mans, 1975, mémoire de maîtrise dactylographié. P. 5.

[6] Officier d'un seigneur haut justicier chargé de l'intérêt public et de celui du seigneur. Le procureur fiscal était l'officier chargé d'exercer le ministère public auprès du tribunal seigneurial. Il veillait aux droits du seigneur et aux objets d'intérêt commun. Ce magistrat tenait la place occupée par les procureurs du roi dans les justices royales.

[7] A. D. 28, B. 2450, le 10 janvier 1789.

[8] G. LEFEBVRE. La grande peur de 1789. Paris, 1982 ( il s’agit bien entendu d’une réédition, la première édition datant de 1932 ), chapitre sur les errants : pp. 15 à 26.

[9] Probablement à partir de la verrerie du Plessis-Dorin qui joua un rôle de premier plan dans le déclanchement des mouvements sociaux durant les premières années de la Révolution française dans la région.

[10] Voir carte ci-dessus.

[11] G. LEFEBVRE. Op. cit. Page  204.

[12] A l'origine, le droit de havage était un droit de prélèvement réservé aux exécuteur de la haute Justice ( les bourreaux ) qui leur permettait de prendre les grains et denrées qui se vendaient sur le marché et ce autant que la main pouvait en contenir. Ce droit échu rapidement au Seigneur du lieu. Le parlement de Paris le remplaça, le 3 juin 1775 ( au moment de la guerre des farines ), par une perception fixe. A Nogent-le-Rotrou, ce droit équivalait à 1/26° du minot de toute espèce de grain vendue sur le marché, il était payé par le vendeur et perçut au moyen de "poëllettes". Si ce droit était dû par le vendeur, il est fort probable que celui-ci le répercutait sur son prix de vente.

[13] D’autant que le même jour se tenait l’assemblée du Tiers de Nogent dans le but de rédiger les doléances..