La majorité de la population du perche nogentais restait rurale ( 83, 40% de la population active en l’an IV vivait hors de Nogent ) ; mais les ruraux étaient loin d’être exclusivement des paysans. A côté des cultivateurs d’autres ruraux tiraient leurs ressources essentielles de l’exercice de métiers non – agricoles ; sans parler de la petite bourgeoisie commerçante ou de profession libérale indispensable à tous bourgs.

Famille paysanne pauvre

 1. L’économie rurale.

Les campagnes du futur district se caractérisaient, comme de nos jours, par une structure agraire de bocage. Ce qui signifiait que le cultivateur était maître chez lui, les usages et contraintes collectives avaient disparues avent la Révolution.

Ainsi lorsque le district dut remplir un questionnaire sur l’importance des communaux sur le territoire de son ressort, afin d’appliquer la loi du 10 juin 1793 prévoyant le partage des biens communaux, celui – ci répondit :

« […] il n’existe presque pas de biens communaux dans ce district […] »[1].

Sans être une grande région céréalière, le Perche produisait suffisamment de grains pour approvisionner ses marchés les bonnes années. Les terres emblavées représentaient 85% de l’ensemble du terroir de sept paroisses nogentaises en 1759[2], mais les rendements étaient médiocres. et lui apportait un supplément de « bien - être »

Outre la culture des « gros grains » la région nogentaise connaissait, comme tous les pays de bocage, une relative spécialisation dans l’élevage : poulains, bœufs, moutons, volailles et produits laitiers.

L’élevage fournissait un revenu supplémentaire au paysan, ce qui lui permettait d’honorer ses créances et lui apportait un supplément de « bien - être ». Il se pratiquait sur les pâtures et les friches, soit 12% du terroir. L’élevage du mouton était assez développé, il était étroitement lié à la manufacture d’étamines de Nogent et se pratiquait sur les « hauteurs en bruyère ». Le cheptel vivant représentait une part importante du capital d’exploitation. Jacques Lemarié, fermier de l’Hôtel – Dieu de Nogent – le – Rotrou à la ferme la Hussardière, possédait lors de sa saisie en 1767 : deux vaches, deux veaux, un taureau, quatre chevaux, un poulain, cinquante - huit « bestes à laine », cinq « oyes », douze volailles et un porc[3].

Les arbres fruitiers abondaient, surtout les poiriers et les pommiers. Ils étaient traditionnellement plantés dans les prairies. Le cidre, et le poiré étaient les boissons de prédilection des paysans. La vigne était quasiment absente.

Tableau 1 : Répartition des cultures dans

les campagnes nogentaises en 1759[4].

Type de culture

% du terroir

Froment

27.28%

Seigle

22.15%

Méteil[5]

35.69%

Prés

9.15%

Friches

2.77%

Taillis

1.50%

Vignes

0.07%

L’arpent de bon pré était toujours d’un revenu annuel au moins double de celui de terres emblavées. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le laboureur préférât se consacrer à l’élevage. En l’an II, la société populaire de Nogent – le – Rotrou envoya plusieurs pétitions à la convention nationale pour faire remettre en labours les prairies artificielles[6].

Tableau 2 : Revenu annuel de l’arpent

selon le type de culture, en 1759[7].

Paroisses

Revenu annuel en livres

Froment

Méteil

Seigle

Bon pré

Champrond – en – Perchet

10#

8#

6#

20#

Coudreceau

8#

6#

4#

 

Les Etilleux

10#

7# 10 sols

6#

 

St Serge

9#

7#

5#

24#

Souancé

11#

9#

7#

30#

Trizai

10#

7# 10 sols

7# 10 sols

35#

Brunelles

10#

6#

5#

20#

 

Gravure Musée Carnavalet

 Musée Carnavalet ( inv. G 23983 ). Phote JPM.

2. La diversité de la paysannerie.

Les paysans représentaient plus de la moitié de la population du district en l’An IV[8], 64.16%  exactement. Mais cette masse était loin d’être homogène, la paysannerie connaissait une forte différenciation sociale. Les campagnes, tout comme les villes, étaient marquées par l’antagonisme des richesses, celui – ci trouvait son origine dans l’inégalité de taille des exploitations. Du laboureur au journalier, en passant par le bordager, les disparités de revenus étaient considérables.

Le laboureur payait en moyenne de 15 à 30 # de taille au milieu du XVIIIeme siècle[9].Certains payaient beaucoup plus, ainsi la veuve Ducoeur – Joly à Souancé s’acquittait de 250 # de taille, le terme de son fermage s’élevait à 1 000 # ; somme considérable si l’on sait qu’un salaire moyen d’ouvrier s’élevait à 1 # par jour environ. Les laboureurs étaient relativement peu nombreux ( 11,32% de la paysannerie selon P. Desseix, seulement 7,63% selon le dénombrement de l’an IV ) mais jouaient un rôle économique considérable. C’étaient les « maîtres » qui employaient toujours plusieurs domestiques ( jusqu’à 6 ou 7 valets de ferme ) et fournissaient du travail aux journaliers. Ces gros producteurs, « coqs de village », étaient les seuls à être réellement à l’abri des mauvaises récoltes et des aléas climatiques ; leurs réserves de grains leur permettaient de voir venir. Elles permettaient également d’attendre la période la plus favorable pour vendre leurs surplus en spéculant à la hausse des prix.

La grosse majorité des paysans était obligée de se louer pour subsister. Ces ouvriers agricoles, les journaliers et domestiques, totalement dépourvus de terres ou quasiment, représentaient presque les deux tiers de la paysannerie, 64,41% selon P. Desseix ( mais seulement 39,43% de la population active du district en l’an IV ). Le Perche servait traditionnellement de réservoir de main – d’œuvre pour la Beauce voisine. Au moment des gros travaux saisonniers, les Percherons descendaient de leurs collines pour envahir les « plaines » céréalières de la Beauce.  Ils étaient soumis aux aléas de la conjoncture économique. Leur «  bien – être » dépendait avant tout des fluctuations des prix. Tout comme le « peuple urbain », ils achetaient leur pain ou leur grain et se trouvaient au bord de l’indigence en cas de forte augmentation des prix. La limite avec le monde de la mendicité et du vagabondage était fluctuante ; il semblerait que la mendicité constituât une part régulière de leurs revenus.

Entre les strates précédemment citées, nous trouvons le groupe des paysans moyens, les bordagers, payant rarement plus de 10 # de taille. Ils fournissaient un quart de la paysannerie, 25, 26 % selon P. Desseix ( cependant en l’an IV, ils ne constituaient de 17,10% de la population active du district ). Ils représentaient le type idéal du paysan dans les mentalités populaires. Leur petite exploitation fournissait de quoi vivre et assurait une relative indépendance. Mais leur situation restait précaire, ils étaientt toujours menacée de retomber à l’état de simples ouvriers agricoles si l’hiver avait été rude ou l’été trop chaud, si l’orage s’abattait sur les récoltes. Les orages de pluie, ou pire, de grêle étaient extrêmement redoutés. Le 4 juin 1775, un de ces orages fit 1 620 livres et 5 sols de dégâts dans la seule paroisse de Brunelles[10]. Ces calamités naturelles jetaient chaque année plusieurs familles paysannes dans la misère. La médiocrité de leurs réserves ne leur permettait pas de spéculer à la hausse, pire, ils se voyaient eux – mêmes contraints d’acheter du grain dans les périodes de disettes.

Ces inégalités ne firent que s’accentuer tout au long du XVIIIeme siècle.  On assista même à un certain cloisonnement entre les diverses couches de la paysannerie. A la fin du siècle, les filles de journaliers se mariaient à 80% avec des fils de journaliers, il en était de même chez les laboureurs. Seulement 5 % des filles de bordagers se mariaient avec des laboureurs entre 1750 et 1790, contre 11 % entre 1680 et 1715[11].

Chaque paroisse présentait un cas particulier. Dans certaines les laboureurs étaient totalement absents : Le Thieulin et St Denis – des – puits, dans le canton de Champrond – en – Gâtine ; Vichère et Frétigny, dans celui de Thiron – Gardais ; Frazé et Luigny, dans celui de Frazé ; Soizé et Les Autels – St Eloy, canton de La Bazoche ; Les Autels – Tuboeuf, canton d’Authon – du – Perche ; Brunelles, canton de Nogent.

Y avait – il des différences locales importantes quant à la structure sociale de la paysannerie ? Pour éviter de se noyer dans les cas particuliers nous avons choisi comme unité géographique non pas la commune mais le canton[12]. Il est assez difficile de tirer des conclusions des différences locales constatées dans la structure sociale de la paysannerie.

Les laboureurs étaient sensiblement plus nombreux, proportionnellement, dans les cantons de La Bazoche – Gouët et d’Authon – du – Perche, cela se traduisait par une légère sous – représentation des bordagers et  par une plus forte proportion de journaliers ( surtout dans le canton d’Authon ). Cette structure sociale pouvait résulter de l’enrichissement d’une partie des bordagers au détriment d’une autre partie, les premiers rejoignant les rangs des laboureurs alors que les seconds étaient réduits à la condition de journaliers. Mais cela n’est pas très net.

Tableau 3 : Structure sociale de la paysannerie des divers cantons

du district de Nogent – le – Rotrou en vendémiaire an IV.

Cantons

Laboureurs

Bordagers

Journaliers

Nombre de paysans

Nogent ( moins la ville )

8. 76%

31. 92%

59. 30%

1 563

Authon

13. 92%

21. 73%

64. 33%

1 587

La Bazoche

14. 90%

24. 28%

60. 80%

1 194

Thiron

10. 05%

27. 15%

62. 79%

895

Frazé

12. 62%

31. 34%

55. 96%

1 458

Champrond – en – Gâtine

9. 55%

18. 61%

71. 82%

607

Total district

11. 87%

26. 64%

61. 43%

7 304

Les deux cantons de Nogent et de Frazé voyaient un tassement des deux couches sociales extrêmes ( laboureurs et journaliers ) au profit des bordagers, et présentaient donc certainement une situation relativement meilleure pour la paysannerie moyenne que dans le reste du district, avec la présence d’une plus forte proportion d’exploitations modestes. Dans le canton de Nogent, c’était les laboureurs qui en pâtissaient alors que dans celui de Frazé, c’était les journaliers qui étaient sous –représentés ( la plus faible proportion de journaliers de tout le district ).

Le canton de Champrond – en – Gâtine offrait, quant à lui, le cas de figure inverse. Les laboureurs y étaient peu nombreux ( - 2. 32 points par rapport à la moyenne du district ) et les bordagers très sous – représentés ( - 8. 03 points par rapports à la moyenne du district ), les journaliers y étant proportionnellement plus nombreux que dans le reste du district ( + 10. 39 points ). Tout semble indiquer ici la présence d’une concentration des exploitations, quelques gros fermiers se trouvant à la tête de grandes exploitations et employant une main – d’œuvre nombreuse.

3. La propriété paysanne.

Les paysans possédaient 20% du terroir dans les campagnes nogentaises en 1759[13]. La propriété paysanne était réduite à la portion congrue, les paysans étaient, pour la plupart, trop pauvres pouvoir accéder massivement à la propriété du sol. Le laboureur, déjà à la tête d’un capital d’exploitation important,  locataire d’une « métairie », n’avait aucun intérêt à déchoir  matériellement et socialement en utilisant ses fonds à l’achat d’un bordage. Quant au bordager, il lui était pratiquement impossible d’économiser suffisamment   pour envisager l’achat d’une exploitation même modeste.

Tableau 4 : Structure sociale comparée de Nogent – le – Rotrou

et de son district en vendémiaire an IV[14].

Tableau 4

Les laboureurs possédaient 51,5% des terres paysannes, 32,5% d’entre elles revenait aux bordagers et seulement 16% aux journaliers[15]. Nous savons que 16% des journaliers étaient propriétaires contre 36% des bordagers et 28% des laboureurs.

Tableau 4 bis : Répartition sociale de la propriété paysanne en 1759[16].

Catégories

sociales

% de propriétaires

dans la catégorie

% de la terre paysanne possédée par la catégorie

Taille moyenne de la propriété

Laboureurs

28%

51. 50 %

22. 7 hectares

Bordagers

36%

32. 50 %

7. 16 ‘’

Journaliers

16%

16%

3. 38 ‘’

 

 

100%

8. 66 ‘'

Connaissant, par ailleurs, le nombre de taillables des sept paroisses étudiées par P. Desseix, nous avons pu calculer le nombre de propriétaires par catégorie sociale et la taille moyenne de l’exploitation[17]

 Tableau 5 : Répartition et taille moyenne de la propriété paysanne

par catégorie sociale dans les campagnes nogentaises en 1759[18].

Tableau 5

La très grande majorité des paysans propriétaires ne l’était que d’une petite superficie, moins de 10 hectares en moyennes. Seuls les laboureurs, lorsqu’ils étaient propriétaires, étaient à la tête d’une propriété assez importante. Ne représentant qu’un cinquième de l’ensemble des paysans propriétaires, les laboureurs possédaient plus de la moitié des terres paysannes. A eux seuls, ils possédaient, en 1759, 13% de l’ensemble du terroir des sept paroisses étudiées. En moyenne, ils étaient à la tête de propriétés trois fois plus vastes que celles des bordagers. Quant aux journaliers, ils n’étaient propriétaires, lorsqu’ils l’étaient, que de minuscules parcelles. Le chiffre de 3,38 hectares n’est qu’une moyenne, P. Desseix pense qu’une grande partie d’entre – eux ne possédait que de minuscules lopins d’environ un arpent ( soit 0,71 hectares )[19].

Les paysans non – possessionnés.

Rien d’étonnant à ce que les paysans totalement dépourvus de terre, en propriété ou en location, fussent extrêmement nombreux. Il s’agissait des journaliers non – propriétaires et non – locataires, ils représentaient entre 61et  77% du nombre total des journaliers[20], soit de 28,46 à 35,76% de l’ensemble des taillables en 1759[21].

 

Une exploitation paysanne indépendante et mixte[22].

Tableau 6 : Proportion d’exploitants indépendants

par catégorie sociale paysanne en 1759[23].

Tableau 6

Si 90% des laboureurs étaient locataires en 1759 et 28% propriétaires, 10% d’entre – eux étaient donc à la tête d’une exploitation indépendante et 18% d’une exploitation mixte, composée en partie de terres louées et de terres en propriété. Nous avons suivi le même raisonnement pour les bordagers : 20% d’entre eux étaient propriétaires de leur exploitation et 16% à la tête d’une exploitation mixte. Pour les journaliers, nous avons suivi un raisonnement différent : il était impossible que les journaliers propriétaires pussent vivre avec 3,38 hectares en moyenne ; il n’y avait sans doute aucun journalier à la tête d’une exploitation indépendante. Les journaliers étaient au maximum 16% à pouvoir être à la tête d’une exploitation mixte, mais ce pourcentage est fortement improbable.

Tableau 7 : Proportion des exploitants indépendants ou mixtes par catégorie, par rapport au nombre total des taillables en 1759.

Tableau 7(2)

4. Les artisans.

Les campagnes étaient également peuplées d’un grand nombre de travailleurs qui ne tiraient pas l’essentiel de leur revenu du travail de la terre. Ce milieu des artisans ruraux constituait traditionnellement un groupe social plus instruit et surtout plus ouvert aux changements, aux idées nouvelles que la paysannerie.  Il était plus fréquemment détaché de la pratique religieuse, certains de ces artisans de bourg faisant même preuve d’anticléricalisme. En 1754, les frères Courtois, cordonniers à Authon – de – Perche, ayant un peu trop bu au cabaret, entrèrent dans l’église de Beaumont – le – Chartif au cours de vêpres. Ils s’y querellèrent et se battirent en prononçant des « mots infâmes ». Le curé le leur fit reproches, l’un d’eux lui répondit par des chansons et tourna les propos du pasteur en dérision[24]. Toujours à Beaumont – le – Chartif ( canton d’Authon – du – Perche ), une querelle éclata, en 1789, entre Lorillas, artisan cordonnier, et Lambert dont le fils était en apprentissage chez le premier. Les femmes s’en mêlèrent et se disputèrent violemment en public. La femme Lambert à bout d’arguments traita son adversaire de « dévote » et de « peste de curé ». L’affaire fut portée en justice. Les Lorillas considéraient – ils l’insulte comme si infamante ?

S’ils étaient assez peu nombreux,  ces artisans ruraux pouvaient cependant exercer une influence importante sur leur milieu et notamment sur le monde des paysans pauvres. Ors, ils étaient relativement nombreux dans les campagnes nogentaises à la fin du XVIIIeme siècle, représentant un peu plus du quart de la population active ( 26,76% ) en l’An IV, avec une répartition très inégale ( voir carte 1 ci – dessous ).

L’écart maximum entre le canton où ils étaient proportionnellement les plus nombreux ( Authon ) et celui où ils l’étaient le moins ( Champrond – en – Gâtine ) était de 14. 45 points[25]. Leur répartition géographique traduisait une nette opposition entre les trois cantons de l’Ouest et du Sud du district ( Nogent, Authon, La Bazoche ) et les trois autres. Les cantons de Frazé et de Champrond – en – Gâtine, surtout, tranchaient avec les trois cantons de l’Ouest et du Sud.

L’existence ou non d’une industrie particulière pouvait déterminer la présence de contingents ouvriers importants : forges, verreries, travail du bois ou du textile. Dans ce cas, la société rurale pouvait être sérieusement modifiée, « perturbée », dans sa composition sociale, dans ses comportements et sa mentalité.

 Carte 1: Proportion d’artisans dans la population active des campagnes nogentaises en vendémiaire An IV ( octobre 1795 )

-ville de Nogent – le – Rotrou non prise en compte-.

Carte 1

Un premier groupe de ces artisans ruraux se retrouvait  dans toutes les campagnes de France et ce pour longtemps encore ; il s’agissait des artisans dont l’existence même était nécessaire à la vie de toutes les campagnes : maréchal, charron, bourrelier, cordier, maçon,…De par leur nature ces métiers excluaient tout contrastes locaux, ils étaient partout présents ; si le maréchal manquait dans une paroisse il était présent dans la paroisse voisine. Tous se rencontraient dans un rayon de cinq à dix kilomètres, leur présence était la règle partout.

4.1. Les artisans du textile.

Mais la plus grande partie des artisans ruraux dans le Nogentais était occupée par l’industrie textile ( 13,39% de la population active rurale travaillait pour l’industrie textile en l’An IV, soit la moitié des artisans ruraux ). C’était surtout la manufacture des étamines de Nogent qui leur fournissait du travail. Ces travailleurs du textile étaient beaucoup plus nombreux dans les cantons de Nogent et d’Authon que partout ailleurs dans le district, leur proportion y atteignait, et même dépassait ( à Authon ) , le cinquième de la population active. Le canton de Thiron – Gardais arrivait en troisième position avec près de 10 % de sa population actives occupée au travail du textile.

Carte 2 : Proportion de la population active rurale

occupée par l’industrie textile par canton en vendémiaire an IV*.

Carte 2

Ce n’était pas un hasard si les trois cantons où le travail du textle occupaient la place la plus importante étaient ceux les plus proches de Nogent – le Rotrou. En effet, la plupart des artisans du textile étaient des étaminiers. 10. 63 % de la population active rurale travaillait pour les étamines, soit 40 % des artisans ruraux. Plus des trois quarts des ruraux occupés au travail du textile dépendaient de la manufacture d’étamines de Nogent – le – Rotrou, l’autre quart était constitué de sergers et de tisserands.

Ces « étaminiers » étaient ouvriers pour la plupart. Les maîtres – fabricants étaient très rares dans les campagnes : 14 pour tout le district, dont 6 dans le bourg d’Authon, 5 à St Serge, canton de Nogent, 2 au bourg de La Bazoche et 1 à La Chapelle – Guillaume. Il y en eût peut – être à Souancé, P. Desseix ,pous assure que c’était un petit centre étaminier, mais le recensement de cette commune manque. L’industrie étaminière était essentiellement urbaine et concentrée, necessitant d’importants capitaux.

Les compagnons étaminiers étaient plus fréquents dans les campagnes ; le petit bourg d’Authon – du – Perche en comptait 110 à lui seul ; le canton de Nogent 41, dont 29 à St Serge où il y avait 5 maîtres – fabricants ; 25 dans le canton d’Authon hors du bourg chef – lieu de canton ; 10 dans celui de Thiron – Gardais tous habitant à Vichères, une paroisse contigüe aux cantons de Nogent et d’Authon ; 6 dans le canton de La Bazoche – Gouët pour 3 maîtres – fabricants ; et seulement 1 dans le canton de Frazé, dans la paroisse de Miermagne limitrophe du canton de La Bazoche. Le canton de Champrond – en – Gâtine ne comprenait aucun étaminier.

Ces artisans ruraux étaient plutôt occupés aux petits métiers peu qualifiés : tireur de laines mais surtout fileuses. Elles étaient en tout 886 sur 1 150 personnes employées par l’industrie étaminière dans les campagnes nogentaises au début de l’an IV.

Le canton de Frazé comprenait 59 personnes travaillant pour l’industrie étaminière devançant largement le canton de La Bazoche qui n’en comptait que 35[26]. Mais sur les 59 personnes il y avait 54 fileuses, dont 45 dans le seul bourg de Frazé, alors que ce canton ne comptait qu’un seul métier à étamines contre 9 dans celui de La Bazoche. Malgré les apparences l’activité étaminière était plus importante dans le canton de La Bazoche que dans celui de Frazé. IL est vrai qu’elle y restait tout de même faible ( moins de 2 % de la population active occupée à la confection des étamines ).

C’était essentiellement les cantons de Nogent et d’Authon qui travaillaient les étamines. L’industrie étaminière, essentiellement urbaine, essaimait dans un faible rayon. Des petits centres locaux jouaient le rôle de relais entre les campagnes les plus éloignées et Nogent ; Authon en était un exemple remarquable.

 Tableau n° 8 : Proportion de la population active rurale

occupée par l’industrie étaminière en vendémiaire an IV

Tableau 8

Dans le canton de Thiron – Gardais c’était surtout les paroisses les plus proches de Nogent qui travaillaient les étamines : Marolles, La Gaudaine et surtout Vichères avec ses10 étaminiers, 5 dégraisseurs et 47 fileuses.

Quant au canton de Champrond – en – Gâtine il était presque totalement étranger au travail des étamines, comme à celui du textile en général.

La manufacture d’étamines de Nogent diffusait d’une manière concentrique à partir d’un centre principal, Nogent, et d’un centre – satellite, Authon. Plus on s’en éloignait moins l’activité étaminière jouait un rôle important dans la vie économique et sociale des campagnes.

Les cantons de Champrond – en – gâtine et de Frazé n’étaient que peu concernés par cette industrie ; dans ce dernier seule la paroisse de Miermagne, proche du canton d’Authon était réellement impliquée dans la fabrication d’étamines ( et encore il n’y avait qu’un métier ).

Un petit nombre de ruraux travaillaient à la confection de toiles ou d’étoffes en laine plus ou moins grossière ( les serges ). Ils ne représentaient que 2. 87 % de la population active des campagnes, proportion négligeable. Des différences locales existaient[27]. Les cantons de Thiron – Gardais et de La Bazoche se situaient au – dessus de cette moyenne, le premier avec 3. 26 % de tisserands – sergers et le second avec 4. 56 % ; Les tisserands étaient au nombre de 74 dans le canton de La Bazoche et de 62 dans celui de Thiron - Gardais. Une seule paroisse regroupait un assez grand nombre de tisserands : La Chapelle – Royale, canton de La Bazoche, où avec 22 personnes ils constituaient 7. 38 % de la population active.

Tableau 9 : Proportion de sergers –texiers par rapport à la population active dans les campagnes nogentaises en vendémiaire an IV.

Tableau 9

Nous savons depuis la remarquable étude de P. Bois portant sur le département de la Sarthe que le milieu des travailleurs du textile constituait un groupe social susceptible d’accueillir favorablement les changements révolutionnaires[28]. Si ceux – ci avaient été entièrement concentrés à Nogent, leur influence dans les campagnes environnantes eût été nulle, voire négative : renforçant une identité urbaine se définissant en opposition à celle des campagnes. Au contraire, ils étaient massivement représentés dans les campagnes des cantons de Nogent et d’Authon  ainsi que dans quelques paroisses du canton de Thiron. Dans le canton de La Bazoche, ils n’étaient pas très nombreux ( 6. 38 % de la population active ) mais ici leur influence se trouvait renforcée par quelques petits contingents de forestiers, fortement présents dans certaines paroisses. Ils étaient en mesure, dans ces cantons, d’influencer fortement les mentalités populaires, d’y faire passer leurs propres valeurs, leurs propres opinions. De par son activité professionnelle l’étaminier ou le « texier » était en contact régulier avec la ville et la bourgeoisie marchande, il était totalement intégré dans une économie de marché, même s’il n’en avait pas conscience. Le bourgeois et la ville étaient pour lui des associés nécessaires à l’écoulement de sa production, partenaires plus que concurrents ou patrons. Par son intermédiaire « l’esprit de la ville » pénétrait dans les campagnes des cantons de Nogent et d’Authon ainsi que dans celui de La Bazoche où il venait s’associer à l’esprit « mutin » de petits groupes de forestiers. Dans les autres cantons, ils n’étaient pas assez nombreux. Dans le canton de Champrond – en – Gâtine leur influence était nulle, d’autant qu’ici le monde paysan était dominé par quelques gros fermiers dont dépendait une masse énorme de domestiques et journaliers.

4.2 Les artisans forestiers.

Si les artisans du bois ne constituaient pas une fraction importante de la population active rurale. Sur l’ensemble du district ils ne représentaient que 2. 89% de cette population. Dans aucun canton ils ne dépassaient le seuil des 5 %[29]. Ils étaient les moins nombreux dans les cantons de Nogent et d’Authon, ici d’autres activités artisanales prédominaient. Cependant le sud du canton de La Bazoche – Gouët connaissait une activité forestière relativement importante. Cette situation particulière marquait bien l’importance de la vie économique et sociale du canton de La Bazoche. Les populations forestières y étaient, proportionnellement, plus nombreuses qu’ailleurs, même si elles restaient très minoritaires, elles étaient concentrées en quelques paroisses : La Chapelle – Guillaume, La Bazoche et dans une moindre mesure Soizé. Ces forestiers jouèrent un rôle politique et social très important entre 1789 et 1792, surtout ceux de La Chapelle – Guillaume et de la forêt de MontmirailLa paroisse de La Chapelle – Guillaume, dans le canton de La Bazoche – Gouët, faisait exception., là les « artisans du bois » étaient assez nombreux : 15. 15 % de la population active en l’an IV ; en tout 33 personnes dont 21 sabotiers. C’était une paroisse forestière à la lisière de la forêt de Montmirail. Les sabotiers de La Chapelle – Guillaume accomplissaient une grande partie de leur travail à l’intérieur de cette forêt, se déplaçant avec les coupes..

Les artisans du bois étaient assez nombreux à La Chapelle – Guillaume et à La Bazoche même. La Chapelle – Guillaume abritait 21 sabotiers en l’An IV, ils accomplissaient leur travail dans la forêt de Montmirail ( département de la Sarthe ) toute proche et étaient en contact fréquents avec les ouvriers de la verrerie Duval du Plessis – Dorin ( Loir – et – Cher ). Ors, ceux – ci jouèrent un rôle considérable durant les premières années de la Révolution. Ils adoptèrent des attitudes radicales en opposition totale au libéralisme économique. Ils apparurent comme de véritables « enragés » ruraux et influencèrent fortement le mouvement populaire jusqu’à Authon, voire au – delà. Ce « tempérament mutin » est – il à mettre en rapport avec un mode de vie en marge de la société et de ses lois ?

Les autres industries forestières proprement dites, étaient négligeables. Elles n’employaient pas plus de 1 % de la population active des campagnes nogentaises[30]. Il existait seulement deux petites papeteries : l’une à Brunelles, canton de Nogent, l’autre à Frétigny, canton de Thiron – Gardais. Elles occupaient respectivement 10 et 12 ouvriers. Le reste était constitué de quelques charbonniers totalement dispersés.

L’immense majorité de la population du district était dans une situation « d’économiquement faible ». EIle était donc sensible aux variations des prix des produits de première nécessité.

La plus grande partie des paysans était constituée d’ouvriers agricoles ou de domestiques, pour la plupart dépourvus de terre, que ce fût en location ou en propriété. La paysannerie était la catégorie sociale qui possédait le moins de terres. Elle était fortement différenciée socialement. Ce phénomène s’accentua au cours du XVIIIème siècle par un véritable cloisonnement des diverses couches sociales en son sein. Les couches supérieures se fermèrent aux autres catégories. La masse des journaliers dépendait d’un petit nombre de riches laboureurs. Ceux – ci en plus du prestige de la richesse jouissaient d’un prestige social certain. De fortes variations locales contribuaient à nuancer ce tableau, dans les cantons de Nogent et de Frazé c’était la couche intermédiaire des bordagers qui dominait, par contre dans celui de Champrond – en – Gâtine la vie de milliers de pauvres domestiques et manouvriers dépendait de quelques « coqs de village ».

Cette prédominance des laboureurs pouvait être localement contrecarrée par l’influence de « l’esprit de la ville ». Cette influence pénétrait la société rurale par l’intermédiaire des artisans ruraux, surtout si ceux – ci étaient liés à une activité industrielle. Cette activité industrielle, la fabrique des étamines, était fortement présente dans les cantons de Nogent et d’Authon. Si le canton de La Bazoche – Gouët était moins concerné par cette industrie la présence de petits groupes de forestier y contribuait, sans aucun doute, à contrecarrer l’influence des laboureurs dans les mentalités populaires. Cette particularité de la structure sociale contribuait à donner au district une allure bicéphale : une partie Nord, Nord – Est entièrement rurale ( Frazé, Champrond – en – Gâtine ), une partie Sud, Sud – Ouest dominée par une forte activité industrielle où les artisans étaient nombreux ( Nogent – le – Rotrou, Authon – du – Perche, La Bazoche – Gouët ).

L’immense majorité de la population du district, tant urbaine que rurale, était composée de travailleurs qui devaient acheter leur pain quotidien. Ils ne disposaient que de leur salaire pour assurer leur subsistance. Ils étaient extrêmement sensibles aux variations des prix des produits de première nécessité.

La plus légère hausse du prix des grains pouvait devenir catastrophique, d’autant que la région n’était pas une grosse productrice de céréales même en années normales. Les laboureurs préféraient se consacrer à l’élevage, celui – ci se révélant beaucoup plus rentable que la culture du grain. Les paysans pauvres et moyens tentaient d’assurer leur subsistance par la culture de seigle et de méteil.

Les disettes ne manquèrent pas au XVIIIème siècle, elles étaient devenues périodiques et se multiplièrent dans la seconde moitié du siècle : 1693/1694, 1709/1710, 1775, 1781/1782, 1784/1785, et enfin 1788/1789.

Les conditions d’existence du prolétariat ne firent que s’aggraver. Dans les campagnes, les salaires n’évoluèrent que lentement : E. Labrousse fait ressortir une hausse moyenne de 17 % entre les salaires de 1726/1741 et ceux de 1771/1789 alors qu’il estime que dans le même temps le coût de la vie avait augmenté de 45 %[31].

On constate une très nette paupérisation des couches populaires tout au long du XVIIIème siècle. Le district de Nogent ne constitua pas une exception à la règle. Ici, en plus de l’évolution économique générale, ce qui constituait le centre nerveux de l’activité économique d’une grande partie du district, la manufacture d’étamines de Nogent – le – Rotrou, entra dans une phase de déclin à partir de la seconde moitié du XVIIIème siècle. Cette crise entraîna chômage et indigence pour une grande partie des masses populaires, tant urbaines que rurales.

 



[1] AD 28, L 530a (ancienne côte ) ou L 472 nouvelle côte.

[2] DESSEIX, Patrick. Les campagnes nogentaises à l’époque moderne. Le Mans, 1975. Mémoire de maîtrise dactylographié,Page 9. Son étude porte sur les paroisse de Trizai, Les Etilleux, Champrond – en – Perchet,  Coudreceau, Brunelles, Saint Serge et Souancé.

[3] P. DESSEIX. Op. cit. p. 6.

[4] P. DESSEIX. Op. cit. P. 9.

Ce tableau porte sur les sept paroisses suivantes, pour l’année 1759 : Trizai, Les Etilleux, Champrond – en – Perchet, Coudreceau, Brunelles, St Serge, Souancé.

[5] Le méteil est un mélange de céréales. Pour l'alimentation humaine il s'agit traditionnellement d'un mélange de blé et seigle.

[6] A . N., F10, 285, les 4 floréal et 12 messidor an II.

  A . N., F10, 204, le 2 septembre 1793.

[7] P. DESSEIX. Op. cit. P. 9 et 10.

[8] AD 28, L 402 à 404 ( ancienne cotation ), nouvelles côtes L 326 et L 327 Recensement de vendémiaire An IV (septembre – octobre 1795).

[9] DESSEIX, Patrick. Op. cit. Pages 29-30.

[10] P. DESSEIX. Op. cit. P. 4.

[11] P. DESSEIX. Op. cit. P. 95 et 96.

[12] Voir le tableau 3, obtenu à partir de :

   A. D. Eure – et – Loir, L. 402 à 404 ( anciennes côtes), nouvelles côtes L 326 et L327,, recensement de la population âgée de plus de 12 ans en vendémiaire an IV ( septembre – octobre 1795 ).

[13] Voir tableau 4.

[14] A. D. Eure – et – Loir, L. 402 à 404 ( anciennes cotation, nouvelle côtes L 326 et L 327, recensement de la population âgée de plus de   12 ans en vendémiaire an IV ( septembre – octobre 1795 ).

[15] P. DESSEIX. Op. cit. P. 32

[16] P. DESSEIX. Op. cit. P. 32.

Toutes les données sont tirées de l’étude des rôles de tailles pour l’années 1759 sur les six paroisses suivantes : Trizai, Les Etilleux, Champrond – en – Perchet, Coudreceau, Brunelles, St Serge.

[17] Voir tableau 5.

[18] Toutes ces données sont tirées de l’étude des rôles de tailles de 1759 pour les sept communes suivantes : Souancé, Trizai, Les Etilleux, Champrond – en – Perchet,  Coudreceau, Brunelles, St Serge.

[19] A. BENOIT. Anciennes mesures d’Eure – et – Loir. Chartres, 1843.

Il existait deux types d’arpents utilisés dans la partie percheronne du département. L’un équivalait à 49,54 ares était utilisé dans le Perche – Gouët, l’autre valant 71,33 ares l’était dans le Grand – Perche, donc dans la région nogentaise qui nous intéresse ici.

[20] En 1759, 16%  des journaliers étaient propriétaires, 23% étaient locataires. Si tous les journaliers propriétaires prenaient des terres en location, les journaliers non pourvus de terres représentaient 77% de la catégorie, dans le cas contraire, ils ne représentaient plus que 61% des journaliers. 

[21] Il s’agit ici uniquement des taillables, les proportions devaient être nettement plus forte si l’on prenait en compte l’ensemble de la population active.

[22] Voir tableaux 6 et 7.

[23] P. DESSEIX. Op. cit. Pp. 21 à 33.

[24] R. NIVET. Au XVIIIème siècle…la vie sociale dans le canton de Miermagne. Nogent – le – Rotrou, 1933. P. 78.

[25] Voir la carte n° 1.

[26] Voir tableau n°8 .

[27] Voir tableau n° 9 ci – dessous.

[28] P. BOIS. Paysans de l’Ouest. Paris, 1971, édition abrégée.

[29] A. D. Eure – et – Loir, L. 402 à 404 ( anciennes côtes ) nouvelles côte L 326 et L 327.

4. 09 % de la population active du canton de La Bazoche - Gouët ; 3. 53 % dans celui de Champrond – en – gâtine ; 3. 18 % de celui de Frazé ; 2. 88 % de celui de Thiron - Gardais ; seulement 1. 79 % dans celui de d’Authon – du - Perche ; 1. 71 % dans celui de Nogent – le – Rotrou.

[30] A. D. Eure – et – Loir, L. 402 à 404 ( anciennes côtes ) nouvelles côte L 326 et L 327.

0. 77 % de la population active du canton de Thiron – Gardais ; 0. 41 % dans celui de Champrond – en – gâtine ; 0. 42 % de celui de Nogent – le - Rotrou ; 0. 15 % de celui de Frazé ; seulement 0.10 % dans celui de La Bazoche - Gouët ; rien dans celui de Authon – du - Perche.

[31] Cité par A. SOBOUL. La France à la veille de la révolution. Paris, 1974. P. 237.