Nogent en 18761. Quelques jours après les événements survenus à Thiron le 24 février, c’était au tour de Nogent – le – Rotrou d’entrer en lutte.

1.1. Contre les blatiers.

Ici aussi on se mobilisait contre les blatiers. Une femme déclarait qu’étant le 7 mars vers les 13 heures « […] a acheter du grain au marché elle apperçu plusieurs femmes qui courraient après un homme que l’on dit estre blatier. […La foule…] se jeta à corps perdu dans la maison dudit blatier »[1]. On dut l’emprisonner pour éviter qu’il ne fût lynché.

Le 16 juin, c’était un certain Debray[2], marchand de grain habitant St Victor – de – Buthon, qui fut pris à partie par la « populace »dans la rue St Lazare à Nogent –le–Rotrou. Il revenait du Mans avec une voiture remplie de blé. Les manifestants étaient au nombre de cinq cents. Les cavaliers de la maréchaussée intervinrent rapidement permettant de préserver la voiture du « pillage ». Mais les autorités nogentaises furent contraintes, sous la pression populaire, de promettre de stocker le grain et de le vendre au prochain marché qui devait se tenir le mardi suivant[3]. Le sieur Debray avait la réputation de vendre ses grains en dehors du canton. On l’accusait de participer, à sa modeste échelle, à l’exportation des grains hors de France.

A Nogent, comme à Thiron, les accapareurs dénoncés, et parfois maltraités, n’appartenaient pas à la bourgeoisie. C’était de riches agriculteurs, ou assimilés ( les meuniers étaient beaucoup plus proches des laboureurs que des bourgeois, par leur mode de vie, leur mentalité, leurs relations professionnelles ), capables de spéculer à la hausse sur les prix du grain grâce à leurs stocks importants. S’il est vrai que la disette était redoutable pour le paysan pauvre, l’ouvrier et l’artisan, elle représentait une occasion rêvée de s’enrichir rapidement pour le paysan disposant de stocks relativement importants.

1.2. Révolte contre le droit de havage.

Au cours du printemps 1789, les révoltes provoquées par la disette se doublèrent d’émeutes dirigées contre la perception des droits seigneuriaux. Nogent – le – Rotrou n’échappa pas à cette règle. Dès le 7 mars, les Nogentais se révoltaient contre le droit de « havage ». C’était d’ailleurs toujours le thème des subsistances qui sous – tendait ce mouvement. Le droit de « havage » consistait en la perception de la 26ème partie de toute espèce de denrée exposée au marché de Nogent : grains, fruits, œufs, fromages, beurre, laine, … Il s’acquittait par le vendeur et se percevait à l’aide d’ustensiles que l’on appelait des « poëlettes ». En 1789, le comte d’Orsay, dernier seigneur de Nogent – le – Rotrou, percevait ce droit.

Depuis longtemps les Nogentais s’opposaient à ce droit. Le cahier de doléances du tiers – état de Nogent le dénonçait comme un facteur de vie chère :

« Les droits qui écrasent cette communauté sont un fléau commun à toutes les autres communautés. Mais elle a par-dessus toutes les autres, 2000 malheureux à la mendicité ; elle a de particulier des droits de havage considérables perçus au profit du seigneur, dont les agents tourmentent les approvisionneurs qu’ils rançonnent  arbitrairement sur toutes les denrées sans exception, et notamment le blé et autres grains, de sorte que, dans les temps de cherté, le laboureur dont le préjudice devient alors considérable, parce qu’il paye en essence, évite le marché de Nogent. Il cherche à transporter ses grains sur les marchés voisins où il est maltraité. Il calcule que ces droits de havage sont le prix de sa dépense.

Les classes malheureuses ne sont point approvisionnées et achètent plus cher par conséquent, parce qu’il y en a une moindre quantité d’exposée au marché. Le peuple murmure contre le laboureur, contre les marchands du dehors qui viennent se mettre en concurrence avec lui, contre le seigneur, contre ses agents, contre les officiers dont les réquisitions et les jugements autorisent et soustiennent ces impôts onéreux. Le peuple cabale, s’ameute, et il est d’exemple que ces droits excitent des révoltes […] »[4].

Doléances

En se révoltant contre ce droit, les Nogentais s’attaquaient à ce qu’ils considéraient comme un facteur de vie chère, mais ils s’en prenaient également à un élément d’inégalité sociale. En effet depuis un arrêté au conseil de Nogent – le Rotrou, datant de 1764, les habitants nobles ecclésiastiques et bourgeois étaient exceptés du paiement de ce droit sur les produits qu’ils vendaient eux – mêmes. Une place distincte leur était réservée au marché. Pour bénéficier de ce privilège, il leur fallait fournir un certificat prouvant que ces produits avaient bien poussé sur leur propre domaine[5]. Les Nogentais tentaient de tourner ce droit. Le 3 septembre 1787, une ordonnance de police faisait défense aux « […] faux–bourgeois, laboureurs, marchands et forains tenant  des magasins à titre de loyer ou autrement en ville de vendre du bled, grain et grenailles les jours de foire et de marché ou autre jour de la semaine sans appeler les mesureurs du seigneur »[6].

Le 7 mars, les révoltés se bornèrent à proférer des menaces contre le seigneur. Ils se proposaient, également, d’empêcher la perception du droit de havage lors du prochain marché. Il n’en fut rien. Ils ne passèrent des paroles aux actes que deux mois plus tard. Le 2 mai eut lieu « […] l’enlèvement des mesures qui servaient à percevoir le droit de havage dû au seigneur […] »[7]. Une enquête fut ouverte, on fit surveiller le marché par la maréchaussée pensant ainsi calmer les esprits. Peine perdue, cette démonstration de « force » n’eut pas les effets escomptés. Le 23 mai, un de ces représentants de « l’ordre » ; le sieur P. Décugnière chargé de prévenir la sédition, s’étant rendu sur le marché de Nogent déclarait : «[…] qu’à peine il s’est présenté que la populace en grand nombre l’a entouré […] »[8]. Il dut fuir sous les insultes et les propos séditieux de plus de trois cents Nogentaises.

1.3. Une volonté de vaincre.

Les masses populaires nogentaises étaient animées d’une volonté implacable de voir aboutir leurs revendications. Il n’était pas question de se laisser intimider par les parades des forces de l’ordre. La pression populaire restait constante. On était vigilant jusqu’à ce que l’on obtînt gain de cause. Dans l’affaire Debray, les autorités nogentaises avaient confisqué la charrette de blé et promis de procéder à la vente du blé lors du marché prochain. Elles ne tinrent pas cette promesse. Le mardi suivant,  jour du marché, les émeutiers se portèrent en masse devant le grenier où était entreposé le grain, obligeant les hommes du procureur fiscal[9] à vendre le blé à bas prix. 61 personnes se portèrent acquéreurs, parmi elles, 24 femmes. Il n’était pas question de se satisfaire de vagues promesses.

Le 1er août une nouvelle émeute éclatait. Cette fois c’était le prix du sel qui était jugé trop élevé. Les manifestants se rassemblèrent devant le grenier à sel, menaçant de tout détruire si le sel n’était pas baissé immédiatement. Le receveur du grenier à sel[10] préféra vendre le sel à prix réduit, 6 sols la livre-poids, que d’exposer son magasin à la fureur des révoltés[11].

 

2. Une certaine maturité.

Cette pression populaire constante sur les autorités locales montre une certaine maturité du mouvement populaire nogentais. Il ne s’agissait pas de simples explosions sans lendemain, mais plutôt d’une mobilisation de masse prolongée dans le temps ayant su trouver une certaine organisation : bref un véritable mouvement populaire.

Même à Thiron, la révolte s’inscrivit dans un long processus. Le petit groupe d’artisans qui fut à la tête de l’émotion du 24 février ne réussit pas à réaliser l’unité des masses populaire derrière lui. Mais il ne s’agissait pas uniquement d’une simple explosion de colère après laquelle tout rentra dans l’ordre. La tension n’était pas totalement tombée pour autant. Le cas de Nicolas Leroy est significatif. S’il avait participé aux événements de février ce n’était pas sur un coup de tête, sous l’effet d’une fureur spontanée et sans lendemain. Son geste s’inscrivait dans un ensemble d’attitudes politiques ; quelques mois plus tard il intervenait encore sur le thème de la vie chère. Il se battait contre l’augmentation des denrées de première nécessité, contre les spéculateurs, pour le « droit à l’existence » des plus pauvres.

C’était bien pour défendre leur «  droit à l’existence » que se mobilisaient les masses populaires nogentaises. Elles entraient en lutte contre tous ceux qui constituaient un facteur de vie chère : les accapareurs, au premier rang desquels se trouvaient les blatiers, mais aussi le seigneur, ses représentants et le receveur du grenier à sel. Tous ces individus par leurs pratiques, voire par leur simple existence, contribuaient à faire augmenter les prix, particulièrement celui des grains et du pain.

2.1. La violence populaire :

Les formes de lutte étaient toujours violentes.

A Thiron, l’intention des émeutiers était claire : « Ils voulaient les tuer [ les blatiers ] », «  il faut le tuer ce sale blatier là »[12], ces expressions revenaient très souvent dans la bouche des témoins. La violence n’était pas seulement verbale. De nombreux manifestants étaient armés : « […] Nicolas Leroy frappa le garçon meunier avec un bâton […] », « […] Seigneuret se saisÿ d’une trique ou bâton et qu’il en frappa ledit meunier à coups redoublés […] »[13], affirmaient les témoins de l’affaire.

A Nogent, au cours des émeutes du 7 mars de nombreuses femmes étaient munies de triques ou bâtons. Une ordonnance de police, datée du 18 novembre 1789, faisait défense aux particuliers de « […] venir au marché avec des chiens ou dogues, fusils et autres armes blanches […] »[14].

2.2. La place des femmes.

dames de la HalleLes femmes paraissaient être à la tête du mouvement à Nogent. Elles étaient les plus déterminées, elles n’hésitaient pas à renverser et à fouler aux pieds les individus qu’elles rendaient responsables de la cherté du pain. Elles dérobèrent les mesures servant à la perception du droit de havage. Marie – Jeanne Briou, fileuse, vit « […] passer plusieurs femmes dont la nommée Errant et la nommée Chaillou qui portaient chacune une poëlette […][15]. La femme Pipereau avouait avoir jeté la première pierre dans la vitre de la maison du blatier le 7 mars 1789, et la veuve Haudebourg reconnaissait avoir donné des coups de poings et de pieds audit blatier[16].

Pour toutes ces affaires nogentaises une femme fut citée quatre fois : la femme Morin ; une le fut trois fois : la veuve Haudebourg ; la fille Chevreau apparut dans deux émeutes ; enfin sept femmes furent citées dans une seule affaire : les femmes Pipereau, Errant, Chaillou, Rose – Danjou, Dordoigne, Gasselin, ainsi que la fille Brière dite « citrouillette ».

Cette participation importante des femmes n’était pas exceptionnelle. Elles participaient activement à toute révolte frumentaire, elles y étaient même majoritaires le plus souvent. Elles constituèrent le gros des manifestants lors de la marche sur Versailles les 5 et 6 octobre 1789, ainsi que dans toutes les émeutes parisiennes sur le thème des subsistances de 1792 et 1793, elles étaient encore présentes en grand nombre lors des insurrections de germinal et prairial an III[17] ( mars-juin 1795 ).

La présence des femmes dans ces révoltes était la manifestation la plus évidente de la résolution de l’ensemble des masses populaires. Les femmes étaient traditionnellement responsables de l’existence quotidienne de la famille, de sa subsistance. Elles achetaient ou fabriquaient le pain familial. Leur intervention impliquait une farouche détermination des masses populaires à défendre leurs droits. Leur absence dans l’affaire de Thiron traduisait peut-être un certain manque de détermination de la communauté. La mobilisation n’y fut ni massive, ni spontanée ; seul un petit groupe radicalisé se mobilisa, il ne sut pas transformer le mécontentement populaire en mouvement de masse. Les Nogentais bénéficiaient, certainement, en la matière d’une plus longue expérience. D’après les observations de G. Rudé sur les mouvements populaires parisiens, les femmes étaient absentes, tout au moins massivement représentées dans les mouvements prémédités[18]  et plus politiques.



[1] A. D. Eure – et – Loir, B. 2451.

[2] Peut-être le même personnage que celui que l’on retrouve comme scrutateur, pour le district de Nogent-le-Rotrou, nommé par l’assemblée primaire qui se réunit à Chartres du 3 au 8 mai inclus, pour élire l’administration du département et qui est qualifié de laboureur ( terme qui à l’époque désigne de riches cultivateurs souvent propriétaires mais pas forcément de toutes les terres qu’ils exploitent ), sans que l’on sache s’il habite St Victor.  Renseignements provenant de :JUSSELIN, Maurice. L’administration du département d’Eure-et-Loir pendant la Révolution. Chartres : Librairie Maurice Lester, 1935. Page 24.

[3] A. D. Eure – et – Loir, B. 2452.

[4] Cahier de doléance du tiers – état de Nogent – le – Rotrou, publié par E. LEFEVRE. Annuaire d’Eure – et – Loir pour 1848. Chartres, 1848. Pp. 346 – 347.

[5] P. DESSEIX. Les campagnes nogentaises à l’époque moderne. Mémoire de Maîtrise dactylographiée. Le Mans, 1975. P. 42.

[6] Cité dans P. DESSEIX. «  1789 … mouvements populaires à Nogent – le – Rotrou ». In Cahiers percherons, n° 63, 1980, p. 7.

[7] A. D. Eure – et – Loir, B. 2452.

[8] A. D. Eure – et – Loir, B. 2452.

[9] Il s’agissait du Sieur Dugué l’aîné ou Mansonnière. Le procureur-fiscal était le représentant du seigneur.

[10] Il s’agissait du sieur Guérroult des Chabottières également maire de Nogent depuis juillet 1782.

[11] A. D. Eure – et – Loir, B. 2453.

[12] A. D. Eure – et – Loir, B. 3149.

[13] Idem.

[14] A. D. Eure – et – Loir, B. 2827.

[15] A. D. Eure – et – Loir, B. 2452.

[16] A. D. Eure – et – Loir, B. 2451.

[17] Sur la composition des foules révolutionnaires parisiennes voir :

G. RUDE. La foule dans la révolution française. Oxford, 1959. Traduction française : Paris, 1982.

[18] Ce qui peut aussi expliquer leur absence dans l’émeute de Thiron qui semble bien avoir été préméditée par le petit groupe d’artisans cités.