Thiron : « Mort aux blatiers ! »

Abbaye de ThironCette émotion relèvait de la catégorie des émeutes de marche, comme celles qui se produisirent à Nogent au cours de cette année-là. Elles étaient déclenchées contre des individus, ou des catégories de personnes, que l’on considérait comme responsables de la cherté des grains. Les marchands de blé, nommés alors blatiers, étaient évidemment les premiers visés.

 

La révolte qui éclata le 24 février 1789 à Thiron – Gardais était dirigée contre eux. Le procureur fiscal déclarait que :

« Le jour d’hier, vingt quatre du courant, plusieurs vagabonds et libertins se sont énivrés et echauffés de vin, et ensuite attroupés au nombre de dis à douze environ, dans le dessein prémédité sans doute d’insulter et maltraiter ceux qui viendraient au marché de ce bourg pour y acheter des grains et autre denrées de première nécessité [… ces « libertins » arrêtèrent plusieurs personnes dont deux garçons meuniers qui furent …] assassinés au point que l’un est, dit – on, bléssé en danger de mort, et que l’autre n’a trouvé son salut que dans la fuite la plus prompte […] »[1].

Le procureur fiscal, présent sur le marché, offrit aux révoltés de leur faire livrer tous les grains qu’ils voulaient. Cette offre fut rejetée « […] et les menaces réïtérées contre tous ceux qui voudraient enlever un seul grain de bled du marché, […] »[2].

 Déconsidérer les révoltés.

Taverne et beuverie

Si l’on s’en tient aux propos du procureur fiscal de Thiron, les émeutiers étaient des « vagabonds », des « libertins » et ils étaient «  énivrés et échauffés de vin ». Nous sommes ici en présence d’une pratique couramment utilisée par les représentants de l’ordre  : minimiser la portée d’un événement en jetant la suspicion sur ses auteurs et sur leurs motivations. On tentait de cacher les motivations réelles des émeutiers en les qualifiant d’ivrognes. Ils ne savaient plus ce qu’ils faisaient, leurs esprits étaient brouillés par la chimère douce des « soulées » de vin.

Pour déconsidérer les émeutiers on les qualifiait aussi de vagabonds et de libertins. Le caractère péjoratif du second terme était suffisamment clair ; le libertin, en cette fin de XVIIIème siècle, c’était l’homme immoral, le plus souvent mauvais croyant, voire athée, asocial et scélérat. Le terme de vagabond était plus significatif du climat social de l’année 1789. Nous avons vu que la mendicité et le vagabondage s’étaient développés au cours de l’hiver 1788 – 1789. Surtout en utilisant ce terme de vagabond on rejetait les émeutiers dans la marginalité, parmi l’ensemble des individus « sans feu, ni lieu » et du coup on « blanchissait » le bourg.

Par tous ces moyens le procureur fiscal s’efforçait « d’étouffer » l’affaire : en jetant le doute sur la situation sociale des révoltés ( des vagabonds ), sur leur moralité ( ils étaient libertins ) et sur leurs motivations ( ils étaient « échauffés de vin » ).

Les motivations des émeutiers.

Elles ne faisaient aucun doute, ce que les révoltés voulaient  c’était d’empêcher les accapareurs d’enlever « un seul grain du marché »[3].

Une enquête fut ouverte et une douzaine de témoins vinrent déposer. L’un d’eux, Frédéric Neveu, meunier à St Hilaire–des–Noyers dans le futur canton de Thiron – Gardais, déclara qu’un des émeutiers, Boullay cordonnier à Thiron, lui avait dit le matin du 24 février : « […] nous allons voir aujourd’hui qui est–ce qui acheptera du bled, […] »[4]. Charles Saulnier, tailleur à Thiron, dit avoir entendu le même Boullay déclarer à plusieurs personnes présentes lors de l’échauffourée : « [ …] qu’il voulait du bled, qu’il en avait besoin et qu’il en aurait malgrès les blatiers, […] »[5]. Quant à Jacques Pelletier, cocher à Thiron ; il vit Seigneuret, maçon à Thiron, ainsi que les trois enfants Leroy[6], frapper à coups de bâtons un garçon meunier, le traîner par les cheveux dans la boue, lui donner des coups de pied dans le ventre et les parties, en disant : « […] il faut le tuer ce blatier là […] »[7]. Un autre témoin affirmait avoir entendu Leroy et Girard, garde – chasse, se plaindre que les blatiers achetaient tout le blé et les menacer en disant qu’il fallait y mettre bon ordre.

Qui étaient les émeutiers ?

Ils étaient presque tous artisans au bourg de Thiron, tout au moins pour les plus actifs d’entre–eux, ceux qui furent cités par les témoins au cours de l’enquête.

Nicolas Leroy apparaissait comme le « meneur ». Tous les témoins le citaient. Il frappa le garçon–meunier le premier et sans doute le plus violemment. Il exerçait la profession de serrurier à Thiron.

Boullay, fréquemment cité lui aussi, était cordonnier au bourg. Seigneuret, qui donna six coups de bâton sur la tête du garçon-meunier, était maçon à Thiron.

Quant aux deux frères de Nicolas Leroy, l’un était menuisier à Thiron, l’autre était encore chez son père.

Un seul émeutier n’exerçait pas une profession artisanale : le garde-chasse Girard. Il ne joua pas un rôle actif dans les événements. Aucun témoin ne le décrivit frappant le garçon–meunier.

Trois individus furent cités sans que leurs professions fussent précisées : Berte, Décés et Bléveau. Il s’agissait, sans guère de doute, d’habitants de Thiron car les témoins les connaissaient parfaitement.

 Où étaient – ils ces vagabonds dénoncés par le procureur fiscal de Thiron ?

Les émeutiers se recrutaient avant tout parmi les artisans du bourg de Thiron. Il s’agissait d’un petit groupe d’artisans radicalisés qui avaient choisi de défendre leur « droit à l’existence » contre les accapareurs, ces riches meuniers qui, pensaient-ils certainement, profitaient de la rareté relative des grains pour vider totalement les marchés, constituer des stocks et spéculer à la hausse. Qu’ils fussent « libertins » rien ne le prouve. Certes le milieu des artisans ne montrait pas un profond respect pour les choses du culte[8], mais ici le terme libertin s’attachait plutôt à leur peu de respect de la propriété d’autrui.

 Les moyens utilisés furent énergiques, pour le moins. L’expression « […] il faut le tuer ce sale blatier là […] » n’était pas une image, les révoltés la prenait au pied de la lettre. Il est étonnant de ne pas trouver de femmes parmi les accusés. En général elles constituaient le gros des troupes au cours des émeutes frumentaires. C’était le signe que la révolte restait confinée à un très petit groupe, elle ne se généralisa pas, peut-être à cause de l’extrême violence des émeutiers qui de plus s’exerçait non pas sur un meunier mais sur un employé. Les masses populaires restèrent passives, ne se joignirent pas au petit groupe de révoltés mais elles ne montrèrent aucune hostilité à leur égard, tout au moins elles n’intervinrent pas. C’est que l’orage n’éclatait pas dans un ciel serein. Le mécontentement devait couver depuis longtemps parmi les couches populaires de Thiron. Les éléments les plus radicalisés, les artisans, décidèrent de passer à l’action. Celle – ci fut d’autant plus violente qu’était fort leur ressentiment à l’égard des accapareurs. Le garçon–meunier paya pour les pratiques supposées de son patron.

Le procureur fiscal fit assigner Nicolas Leroy et son frère pour : sédition, insultes et voies de faits sur sa personne. On punissait surtout la rebellions contre le représentant de l’ordre. La sentence ne fut sans doute pas très lourde et n’impressionna pas. Quelques mois plus tard, le 2 août 1789, une autre affaire opposait Leroy au procureur fiscal. Ce dernier était allé taxer le pain chez le nommé Petit, boulanger à Thiron. La taxe était fixée à 28 deniers la livre-poids. Nicolas Leroy lui déclara que c’était trop cher, il jura après lui et le menaça « [ …] disant que le pain ne se vendait pas aussi cher […] »[9].



[1] A. D. Eure – et – Loir, B. 3149, le 25 février 1789.

[2] Idem.

[3] A. D. Eure – et – Loir, B. 3149, le 25 février 1789.

[4] Idem

[5] Idem

[6] Les 3 enfants Leroy étaient : l’un menuisier, l’autre serrurier et le dernier était « garçon », c’est–à–dire qu’il vivait encore chez son père.

[7] A. D. Eure – et – Loir, B. 3149, le 25 février 1789.

[8] Les artisans ruraux constituaient traditionnellement un groupe social plus instruit que la paysannerie et surtout plus ouvert aux changements, aux idées nouvelles. Un milieu social plus détaché aussi de la doctrine chrétienne, quand il ne faisait pas  carrément preuve d’anticléricalisme. En 1754, les frères Courtois, cordonniers à Authon–du–Perche, ayant un peu trop bu au cabaret, entrèrent dans l’église de Beaumont–le–Chartif au cours de vêpres. Ils s’y querellèrent et se battirent en prononçant des « mots infâmes ». Le curé le leur fit reproches, l’un d’eux lui répondit par des chansons et tourna les propos du pasteur en dérision ( fait divers rapporté par R. NIVET. Au XVIIIème siècle…la vie sociale dans le canton de Miermagne. Nogent – le – Rotrou, 1933. P. 78 ). Toujours à Beaumont – le – Chartif, en 1789 cette fois, éclata une contestation entre Lorillas, artisan cordonnier, et Lambert dont le fils était apprenti chez le premier. Les deux femmes s’en mêlèrent et se disputèrent violemment en public. La femme Lambert, à court d’arguments, traita son adversaire de « dévote » et de « peste de curé ». L’insulte était forte… 

[9] A. D. Eure – et – Loir, B. 3149, le 3 août 1789.