Dans les campagnes nogentaises.

 1. Subsistances…des combats sporadiques.

 Nogent fut le seul marché du district à connaître des révoltes frumentaires durant l’automne 1790. Pourtant la situation sociale n’en était pas moins tendue dans d’autres cantons, notamment ceux d’Authon–du–Perche et de La Bazoche–Gouët.

Authon place du marché

Le 6 décembre 1790, le procureur de la commune de La Bazoche demandait des conseils au district sur la manière d’agir pour prévenir d’éventuelles insurrections et « […] pour forcer la Garde Nationale d’accompagner les officiers municipaux les jours de marché, dimanches et jours de fêtes […] »[1].

Les gardes nationaux de La Bazoche répugnaient à assumer le maintien de l’ordre sur les marchés. Nous sommes là certainement en présence d’un refus des gardes nationaux à jouer un rôle répressif vis–à–vis des masses populaires qu’ils connaissaient sans doute bien. Attitude que l’on doit mettre  en parallèle de celle des gardes nationaux de Nogent qui eux aussi semblaient se rapprocher des masses populaires en réaction à l’attitude des dragons. Nous verrons plus loin que les gardes nationaux d’Authon connaissaient eux aussi une certaine effervescence.

A Authon–du–Perche la menace d’explosion sociale était plus précise encore. Le procureur[2] informait les officiers municipaux, le 5 octobre 1790, qu’il se trouvait « […] en cette ville et dans les campagnes des complots contraires à la circulation des grains […] que le peuple se propose d’ôter à quelques particuliers, par toutes sortes de moyens, la liberté d’acheter aux marché dudit Authon leur provision de cette denrée […] »[3]. En conséquence, la municipalité ordonnait au commandant de la garde nationale d’Authon de mobiliser  tous les jeudis ( jours de marché ) au moins vingt hommes. Il devait, également, faire faire des patrouilles dans les rues d’Authon les dimanches, les jours de foire et « […] même le lundi  si besoin […] »[4]. Quatre jours plus tard le conseil municipal précisait au commandant de la garde nationale en quoi devaient consister les patrouilles. Les auberges devaient faire l’objet d’une surveillance attentive, il fallait les faire évacuer à 22 heures et durant « le service divin ». Auberges et cabarets étaient considérés, à juste titre, comme des « points de départ » habituels de révoltes. C’était les lieux privilégiés de la sociabilité populaire, concurrençant avantageusement[5]  l’église. Les rumeurs s’y concentraient, les nouvelles – vraies et fausses – et les colères y trouvaient des oreilles attentives. Les patrouilles devaient aussi arrêter les auteurs de rixes, les suspects trouvés de nuit dans les rues – les errants – et les perturbateurs du repos public[6]. La tâche ne devait pas être des plus faciles. Les officiers municipaux dans leur dernier article mettaient en garde les patrouilles : « […] la municipalité espère que les patrouilles seront assez prudentes pour n’encourir aucuns dangers »[7]. A croire que ces précautions suffirent à impressionner les populations d’Authon et de La Bazoche, aucun trouble frumentaire n’y fut signalé. Les dangers existaient néanmoins.

2. Un politisation précoce dans le canton d’Authon : Novembre 1790.

Très significatifs d’une politisation précoce d’une partie des couches populaires percheronnes furent les évènements qui se déroulèrent à Authon–du–Perche le 22 novembre 1790.

Chabonnière 2

Ce jour-là, 180 citoyens du Plessis–Dorin, dont 80 gardes nationaux, arrivèrent à Authon. Ils voulaient saccager le château de Charbonnières, situé à quelques kilomètres de là,  pour venger la mort des patriotes de Nancy. Ils essayèrent d’entraîner avec eux les gardes nationaux d’Authon. La municipalité de ce lieu, pour le moins embarrassée par ces zélés patriotes, leur offrit l’étape. Mais après un repas, largement arrosé[8], les citoyens du Plessis – Dorin persistèrent dans leur projet, soutenus par une partie des gardes nationaux d’Authon. Un officier de la garde nationale d’Authon s’interposa, il fut couché en joue. Les habitants du Plessis – Dorin se retirèrent finalement sans mettre à exécution leur projet, mais le ventre plein. Cette action spectaculaire ne fut pas sans provoquer quelques troubles parmi la population d’Authon, et surtout au sein des gardes nationaux. Dans sa séance du 15 décembre 1790, la municipalité d’Authon arrêtait qu’il était « […] fait très expresse inhibition aux officiers de la garde nationale de se rassembler en comités, sous quelques formes et dénomination que ce soit […] »[9].

Les objectifs des habitants du Plessis-Dorin étaient clairs. Ils voulaient s’en prendre aux biens matériels du sieur Rousseau De Charmoy, propriétaire du château de Charbonnières. Ce ci–devant occupait les fonctions de major du régiment de cavalerie du Mestre de camp général, en garnison à Nancy lors des événements du 30 août 1790. De Charmoy fut le second du Marquis de Bouillé dans la répression de la révolte des Suisses de Châteauvieux.

La garnison de Nancy, composée de trois régiments ( régiment du Roi, régiment de Mestre-de-Camp Général, régiment suisse de Châteauvieux ) se mutina du 5 au 31 août 1790 afin d’obtenir sa solde détournée par leurs officiers emprisonnant ceux-ci. Le Marquis de Bouillé, gouverneur des Trois Evêchés ( Metz, Toul, Verdun ) fut chargé de la réprimer, La Fayette son beau-frère lui écrivit pour lui conseiller de se montrer énergique ce qu’il fit. A la tête de 4 500 hommes ( dont un tiers de gardes nationaux dont il se défiait  ) Bouillé marcha sur Nancy. Aux portes de la ville, il reçut une délégation de rebelles et exigea la libération des officiers emprisonnés et quatre hommes par régiment pour être jugés, menaçant d’attaquer la ville en cas de refus. Deux régiments cédèrent mais les Suisses de Châteauvieux défendirent la porte Stainville ( aujourd’hui porte Désilles ). Bouillé enfonça la porte et pénétra au cœur de Nancy, le 31 août 1790, après une bataille de rues de quelques heures qui  fit 300 morts.

La répression fut extrêmement féroce, plus de 70 Suisses furent déférés devant un conseil de guerre, 32 d’entre eux furent pendus à Nancy, 41 condamnés à 30 ans de galères. Le club des jacobins de la ville fut fermé, la garde nationale dissoute, un véritable terreur  militaire s’abattit sur Nancy.

L’affaire d’Authon dénotait une étonnante lucidité politique de la part des verriers du Plessis–Dorin, ainsi qu’un « courage politique » certains. Il en fallait pour s’attaquer à un personnage dont les officiers municipaux de Nancy disaient, dans une lettre qu’ils adressaient à leurs confrères de La Ferté – Bernard :

« […] personne ne mérite plus la protection des lois, l’estime des honnêtes gens, et la considération des Magistrats, que M de Charmoy »[10].

  Cependant, dès décembre 1790 Sillery, député de la noblesse de la Somme fit approuvé la demande adressée au roi pour obtenir la grâce des hommes de Châteauvieux envoyés au bagne de Brest. La réhabilitation des Suisses de Châteauvieux ne fut effective que le 15 mars 1792 suite à la chute du ministère feuillant. Une fête fut célébrées le 15 avril 1792, on y acclama les bagnards  défilant avec le bonnet rouge et on hua Bouillé. Cette fête fut aussi l’occasion d’honorer les morts du champs de mars du 17 juillet 1791, fusillé par La Fayette et Bailly, maire de Paris,  pour s’être  assemblés à seule fin de signer une pétition réclamant la République.

Nancy 1Cette affaire de Nancy constitua en effet une première rupture importante dans le camps des patriotes entre ceux qui souhaitaient le retour à l’ordre le plus rapidement possible ( les futurs feuillants de 1791, avec La Fayette notamment ) et ceux qui souhaitaient poursuivre l’œuvre de la Révolution ( les futurs Girondins et Montagnards ). L’Assemblée avait applaudi à la répression, La Fayette soutenait son beau – frère le Marquis de Bouillé. L’Assemblée, en dépit de Robespierre, vota des remerciements à Bouillé : « Soignez votre popularité, lui écrivit Louis XVI, elle peut m’être utile et au royaume. Je la regarde comme l’ancre de salut. »[11]On demanda à chaque municipalité d’organiser des cérémonies militaires en l’honneur des soldats morts à Nancy, non pas les insurgés mais les gardes nationaux de Nancy qui dans un premier temps s’étaient ralliés aux Suisses et qui finalement les avaient abandonnés.. Curieusement Nogent-le-Rotrou omit de rendre cet hommage, ce que nous apprend une délibération municipale datée du 27 décembre 1790[12]

Dès l’automne 1790, les ouvriers verriers et forestiers de la forêt de Montmirail avaient optés pour le camp le plus radical et démocrate. Déjà à l’été 1789, ils furent probablement à l’origine d’une des vagues de « peur » qui toucha une grande partie de l’ouest. Trois ans plus tard, ils furent à l’origine du mouvement taxateur qui embrasa les campagnes nogentaises et par - delà toute la Beauce et ses confins et un grande partie de l’Ouest[13]. La méthode de lutte était remarquable et elle fut constamment reprise par la suite. Il s’agissait de manifester[14] en plaçant la garde nationale avec drapeau et tambour en tête du cortège pour d’une part impressionner et d’autre part donner un caractère semi–officiel au rassemblement, ce qui de la part des gardes nationaux supposait une adhésions aux buts des émeutiers. Cette forme de lutte fut utilisée systématiquement lors des désarmements d’aristocrates durant l’été 1791 et lors des taxations de l’automne 1792.

 


 

Délibération de la municipalité de Nogent en date du 27 décembre portant sur l’organisation d’un service en l’honneur des soldats morts à Nancy.

« Ce jourd'hui vingt Sept decembre mil Sept cent quatre Vingt dix de relevée dans l'assemblée du conseil général de la ville de nogent le rotrou. Le procureur de la commune a observé que toutes les villes du royaume profondement affligées du malheureux evénément arrivé à Nancy et voulant reconnaître les Sacrifices qu'avoient fait de leur individu les Braves gardes nationaux qui S'etoient portés, avec tout le courage et toute la bravoure qui caracterisent les Valeurs militaires, a la Defense de la patrie dont le sort avoit paru s'agiter dans les murs de cette Ville, que voulant rendre hommage à la memoire de ceux que la mort avoit moissoné, elles avoient fait un service pour le repos de leur ame ; que cet exemple devoit influer Sur les gardes nationaux de Nogent le rotrou, et les determiner a S'acquitter de ce devoir dicté par le patriotisme animé par l'esprit de charité ; en conSequence a recquis que le corps municipal invitât la garde nationale de cette ville à rendre a leurs Freres d'armes de Nancy ces devoirs funebres que la ville de Nogent seule a retardé meconnu jusqu'à preSent. Surquoi le corps municipal conformement aux conclusions du procureur de la commune, a arrêté d'inviter M. le commandant de la garde nationale d'engager ses gardes à faire un Service en mémoire de leurs Freres d'armes morts à Nancy, auquel Il assistera le jour qui lui Sera indiqué, et y invitera M. M. du directoire du district, + pour [ + a arrêté en outre qu'au prealable Copie dudit arreté serait envoyée a M. M. du directoire aussy conform dans le cas quils y donnent leur adhesion les inviter ] et ont tous signé avec le Secrétaire greffier Dont acte. Deux mots rayé nuls

J. J. Crochard maire       Gouhier                  Baugars

J. marguerith                Vasseur           Baudoüin                P. Piau

Manchon                        L. ferré

Rigot           Nion                  G Salmon             G ferré          jean ferré

C M Noblet  Moneau                Beaugas le jeune           A jallon

Lequette pr de la commune                       Fauveau Screte »

[15]

 



[1] A. D. Eure – et – Loir, L. 146 ancienne côte, L. 1170 nouvelle côte, séance du 06/12/1790.

[2] Il s’agissait de Fr. Boucher, notaire et syndic de l’ancienne municipalité.

[3] Registre des délibérations de la municipalité d’Authon-du-Perche, A. D. Eure – et – Loir, L. 181 ancienne côte, nouvelle côte provisoire E Dépôt 018 NC art.19, séance du 05/10/1790.

[4] Idem.

Le lundi était traditionnellement redouté. Les ouvriers prolongeaient souvent le dimanche en fêtant la « Saint – Lundi », lorsque le besoin ne se faisait pas trop ressentir. Ils passaient la journée au cabaret, à boire mais surtout à discuter. On redoutait cette pratique, les réunions dans les cabarets étaient propices à la naissance d’un esprit de révolte. Cette pratique fut violement combattue tout au long du XIXème siècle par les patrons, pas seulement par un souci de rentabilité.

[5] En terme de rafraichissements ce n’est pas douteux, mais aussi, sans doute, en terme de sociabilité.

[6] A. D. Eure – et – Loir, L. 181 ancienne côte, nouvelle côte provisoire E Dépôt 018 NC art.19, séance du 09/10/1790.

[7] Idem.

[8] A. D. Eure – et – Loir, L. 181 ancienne côte, nouvelle côte provisoire E Dépôt 018 NC art.19, séance du 23 novembre 1790.

La municipalité d’Authon dépensa à peu près 200# dans l’affaire, somme assez considérable pour l’époque.

[9] A. D. Eure – et – Loir, L. 181 ancienne côte, nouvelle côte provisoire E Dépôt 018 NC art.19, séance du 15 décembre 1790.

[10] A. D. Eure – et – Loir, L. 181 ancienne côte, nouvelle côte provisoire E Dépôt 018 NC art.19, séance du 09 décembre 1790.

[11] A partir de ce moment, l’idée d’un recours à Bouillé ne quitta plus l’esprit de la famille royale. Il fut chargé d’organiser la fuite du roi le 20 juin 1791. A la suite de l’arrestation de Louis XVI à Varennes, le marquis de Bouillé émigra à Coblentz.

[12] S’agissait-il d’un oubli volontaire ? Rien n’est moins certains, les autres municipalités du district ne semblent pas avoir organisé cette fête non-plus. Cependant à la lecture de la délibération  l’impression dominante est que la municipalité utilise ce « prétexte » pour servir comme exemple aux gardes nationaux de Nogent, dont les rapports avec la municipalité n’étaient pas toujours détendus comme nous l’avons vu plus haut. Voir la délibération du 27 décembre 1790 en annexe.

[13] Il conviendrait d’étudier de près cette population ouvrière du Plessis–Dorin et de la forêt de Montmirail afin de mieux cerner le cheminement qui les amena à ce radicalisme révolutionnaire si précoce. Est – ce, comme le suggère P. Bois, l’influence de Duval, patron de la verrerie du Plessis – Dorin, qui en est la cause ? P. BOIS. Paysans de l’ouest. Paris éd. Abrégée, 1971. P. 217.

[14] Ici compte-tenu des distances parcourues nous hésitons à utiliser le terme de « manifestation », il s’agirait plutôt d’un véritable « marathon » protestataire. Il est vrai qu’au cours des grandes virées taxatrice de 1792, les insurgés n’hésitaient pas à parcourir des dizaines de kilomètres pour imposer la taxation des grains dans les marchés des alentours.

[15] A.M. Nogent, 1D1 36e feuillets.