L’année 1791 constitua une période de structuration du mouvement populaire dans le district de Nogent – le – Rotrou. Ce fut l’année des clarifications. En 1791, le mouvement populaire opta clairement pour le camp de la révolution, il élargit le cercle de ses ennemis à l’ensemble de ceux qui s’opposaient à la révolution. Il désigna avec précision ces ennemis politiques. En 1789 – 1790, le mouvement populaire se battait contre les accapareurs, les blatiers. A ces ennemis traditionnels du « peuple » consommateur, il ajouta, en 1791, les prêtres réfractaires et les aristocrates. Ce cercle alla même jusqu’à s’élargir aux « bourgeois ». Ce fut en grande partie contre ceux – ci que Chasles basa sa « campagne électorale »[1] en novembre 1791. En 1791, « […] les patriotes firent échouer toutes les tentatives de l’aristocratie sacerdotale, nobiliaire, robinaille, bourgeoise […] »[2]. Cette petite phrase est caractéristique de la crispation politique qui s’opéra dans le district de Nogent – le – Rotrou durant cette année. Le terme « aristocrate » y subit un glissement sémantique, de synonyme de noble il finit par désigner toute fraction sociale ou politique soupçonnée de s’opposer à la révolution.

Les masses populaires ne se battaient plus seulement, comme en 1789 – 1790, pour obtenir du pain au « juste prix » en s’opposant aux pratiques spéculatives des accapareurs. Elles donnaient une dimension politique à leur lutte en se mobilisant contre tous ceux qui refusaient de se soumettre au nouveau régime, qui ne juraient que par un retour à l’ancien régime. Nous avions déjà constaté les prémices d’un programme « antilibéral » dans les mouvements de 1789 – 1790, en 1791, le mouvement populaire optait résolument contre le retour en « arrière ». Il n’était pas question de freiner mais plutôt d’affirmer la révolution dans ses caractères les plus démocratiques et populaires. L’opposition à l’ancien régime et à ses représentants se doublait d’un sentiment « antilibéral »  prononcé. Confusément  le mouvement populaire aspirait à une démocratie égalitaire, une démocratie telle que l’envisageait Chasles :

« […] Dans une démocratie pure, telle que je la conçois, et elle que sera bon gré mal gré, la république française, je ne vois que le Peuple ( par PEUPLE j’entends tout ce qui ne peut exister sans le secours et le produit de son travail ! ) !; Je veux que tout se fasse par le Peuple et pour le Peuple, que tout se rapporte immédiatement, exclusivement au Peuple, enfin que le bonheur général ne soit celui de la masse ouvrière et peu aisée que j’appelle LE PEUPLE »[3].

garde nationaux

1791 fut également une année importante dans la définition d’une tactique de lutte. Cette tactique consista à semi – officialiser les luttes par la participation massive des gardes nationaux en tête des cortèges avec armes, tambour et drapeaux ; ainsi que de « compromettre » les autorités locales. Cette forme de lutte ne fut possible que par une politisation des gardes nationaux. Qu’est – ce qui fut à l’origine de cette politisation ? Nous ne saurions répondre à cette question. Elle fut le fruit d’une lente évolution ; nous en avions décelé les premiers signes à la fin de l’année 1790. La fuite du roi précipita sans doute cette « évolution » démontrant l’opposition inconciliable de l’aristocratie et de la révolution. La fuite à Varennes fut un élément primordial dans cette « prise de conscience ». Les gardes nationaux d’Authon – du – Perche qui en novembre 1790, malgré quelques flottements, s’étaient opposés au projet des habitants du Plessis – Dorin, furent les plus actifs « anti – aristocrates » de 1791. Au cours de l’été 1791, les masses populaires firent front pour s’opposer à l’aristocratie. Mais « l’aristocratie » ce n’était plus seulement les nobles, c’était également les prêtres réfractaires. La mobilisation anti – aristocratique prit ici pour cible les nobles, là les réfractaires et  leurs amis ( qui justement étaient « aristocrates » ).

Dans le camp des patriotes, l’année 1791 fut aussi celle des clarifications. La rupture entre les démocrates et ceux qui optaient pour un gouvernement de type monarchie constitutionnelle malgré la trahison du citoyen Capet, était incontournable. Le 21 juin 1791, Robespierre dénonçait, aux Jacobins, les ministres feuillants et toute la droite de l’Assemblée comme les « complices » de Louis XVI. A Nogent « […] après la fuite du roi, une trentaine de membres quittèrent la société, notamment Daupeley fils aîné et le procureur syndic […] »[4].

société populaire

La lutte sur la question religieuse fut l’occasion pour les masses populaires et les patriotes révolutionnaires de Nogent de se « rencontrer » pour constituer un « front commun » face à « l’aristocratie nobiliaire, sacerdotale,… ». Cette alliance[5] ne fut sans doute pas sans influence sur le mouvement populaire, contribuant à y faire éclore les germes d’un égalitarisme social qui couvait en son sein.

 



[1] Le terme est anachronique, d’où les parenthèses, à l’époque on ne menait pas de « campagne » c’était considéré comme une attitude de faction.

[2] Ph. MULLER. « Nogent-le-Rotrou de 1789 à 1795» in Revue de la Révolution, Paris, mai-juin 1885.

[3] Cl. PICHOIS, J. DAUTRY. Le conventionnel Chasles et ses idées démocratiques. Aix-en-Provence : Ophrys, 1958.P. 76.

Il s’agit d’un extrait de L’Ami du peuple, n° 1, 29 fructidor an III, in 8°, pages 7 - 8.

[4] Ph. MULLER. Op. cit.

La société en question était évidemment celle des Amis de la Constitution, dite des Jacobins, de Nogent – le – Rotrou.

[5] Alliance qui dut beaucoup à l’action du nouveau chapelain de l’Hôtel- Dieu, futur maire de Nogent et futur conventionnel montagnard, Pierre-Jacques-Michel Chasles.