1. La Patrie en danger : juillet 1792.

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Devant l’imminence d’un péril militaire au début de l’été 1792, les Jacobins firent appel à l’union du peuple français pour sauver la patrie et la révolution. Début juillet 1792, l’armée des Brunswick et les émigrés de Condé se mirent en branle. Une première loi fut votée, le 8 juillet, fixant les mesures à prendre en cas de danger pour la patrie. Le décret du 11 juillet déclara la patrie en danger. Tous les corps administratifs durent siéger en permanence.

Le 24 juillet 1792, le conseil général du district de Nogent – le – Rotrou se constituait en « Assemblée de conseil et de surveillance permanente »[1]. Tous les gardes nationaux étaient appelés sous les armes, de nouveaux bataillons de volontaires furent levés.

A Nogent, la mobilisation fut immédiate. La municipalité, jugeant sans doute que le district tardait à faire appliquer les mesures pour sauver la patrie, y envoya une délégation dès le 17 juillet afin de savoir s’il avait reçu le décret du 11 juillet déclarant la patrie en danger. Dans l’affirmative, le district était invité à en faire parvenir un exemplaire à la municipalité dans les plus brefs délais[2].

Le 28 juillet, la municipalité de Nogent effectuait une nouvelle démarche auprès du district, par voie de pétition cette fois. Elle demandait des approvisionnements en armes, poudre, balles et cartouches, car il était « […] de son devoir de s’occuper de tous les moyens de défense locale qui sont en son pouvoir [ vu ] le danger pressant de la patrie et par conséquent de toutes les cités de l’empire […] »[3]. Nogent réclamait, à l’administration, des secours à même de  « […] seconder le patriotisme dont la grande majorité des citoyens est animée pour la deffense de la cause de la liberté […] »[4]. Le département lui répondait, le 4 août, que n’ayant  aucune arme à sa disposition il ne pouvait satisfaire à ses vœux. La municipalité de Nogent devait attendre « […] la loi que prépare l’Assemblée nationale sur les moyens d’armer les citoyens de toutes les communes […] »[5].

Cette loi ne tarda pas. Le 22 juillet une loi était votée fixant les contingents de volontaires que devait fournir chaque département. Les départements répartissaient ce contingent entre chaque district, les districts entre les cantons. Le district de Nogent – le – Rotrou s’était vu fixé un quota de 75 hommes. La répartition entre les divers cantons était faite le 8 août 1792 : Nogent – intra – muros devait fournir 15 hommes, Nogent – extra – muros : 8, Champrond – en – Gâtine : 18, Thiron – Gardais : 11, Frazé : 11, Authon – du – Perche : 11, La Bazoche – Gouët : 11. Le conseil général « permanent » envoyait dans chaque canton un commissaire, choisi en son sein, pour procéder à cette levée de volontaires.

Tous les cantons fournirent leur contingent sans problème sauf celui de Frazé. Le commissaire envoyé par le district ne put réunir les 11 hommes demandés. Trois communes ne venaient jamais aux assemblées : celles de Grand – Houx, de Nonvilliers et d’Happonvilliers. La municipalité d’Happonvilliers chercha par tous les moyens à fournir un volontaire, même les moins « honorables ». Le 29 août 1792, le citoyen André Lubin, domestique demeurant à Happonvilliers, venait se plaindre au district : « […] la municipalité, le dimanche passé à 6 h. de relevée, lui a fait signé un engagement alors qu’il était ivre […] »[6], le directoire du district annulait cet engagement. Il ne fut pas possible d’obliger ces communes à fournir leur contingent. Le 25 septembre 1792, un arrêté départemental dispensait le canton de Frazé de fournir les trois volontaires manquant à son contingent  « […] attendu que le département a plus que fournit son contingent […] »[7]. Aucune sanction ne fut prise à l’égard des municipalités défaillantes. Le département se contenta d’improuver leur conduite peu civique.

Les volontaires du district de Nogent se présentaient à la barre de l’Assemblée nationale le 24 septembre 1792 et y prononçaient une allocution pétrie du patriotisme le plus ardent :

« Fondateurs de la République française,

En nous admettant dans le temple de la patrie, vous satisfaites, à la fois notre religieuse curiosité et le besoin qui nous presse d’offrir aux divinités tutélaires de la France l’hommage pur de tous nos sentiments.

Quelle impression fait, sur nos cœurs, votre auguste présence ! En nous rappelant ce que vous avez fait pour la liberté française, pourrions – nous oublier ce que nous devons faire pour elle ? Vous avez proscrit la royauté, et ce sont des rois que nous allons combattre. Sans doute vous péririez tous à votre poste, plutôt que de transiger avec les rois et leurs suppôts, et nous, soldats de la patrie, premiers défenseurs de la République naissante, nous affronterons mille morts, nous combattrons mille ans plutôt que de laisser renaître, sur le sol français l’hydre affreuse du despotisme royal et l’aristocratie, non moins insupportable des prêtres et des nobles.

Je jure, ô ma patrie, oui je jure, au nom de tous mes camarades, de ne rentrer dans mes foyers, de ne revoir ma femme et mes enfants que lors qu’il n’y aura plus d’esclaves armés sur nos frontières, plus d’agitation dans le sein de l’empire.

Et vous nos libérateurs et nos pères, vous l’unique espoir des Français et de tous les peuples qui soupirent après la liberté, recevez nos serments, bénissez nos armes, enjoignez – nous d’être soumis aux lois. Confiants envers nos chefs, calmes, constants et courageux, dites – nous que sans discipline il n’y a point d’armée, sans lois points de liberté, sans vertus et sans mœurs points de République. Enfin ordonnez – nous de vaincre ou mourir, et nous volons à la victoire ou à la mort ! »[8]

On ne pouvait faire plus bel acte d’allégeance à la nouvelle assemblée et à la République naissante. Les Nogentais défilèrent devant l’Assemblée sous les vifs applaudissements des députés. Le canton de Frazé, quant à lui, se montra plus réfractaire à cet enthousiasme patriotique. 

2. La levée des 300 000 hommes.

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Le 1er février 1793, la France entrait en guerre contre l’Angleterre et les Pays – Bas, l’Espagne ne tardant pas à rejoindre ces Etats. Pour faire face, la Convention votait, le 24 février 1793, la levée de 300 000 hommes pour renforcer les effectifs militaires de la France. Début mars, le département assignait au district de Nogent – le – Rotrou un contingent de 931 hommes. Soit 480 nouveaux « volontaires » à fournir, le district en ayant déjà fourni 441. Après la répartition entre les divers cantons, celui de Nogent était astreint à fournir 61 hommes, celui de Thiron – Gardais : 83, La Bazoche – Gouët : 69, Authon – du – Perche : 75, Champrond – en – Gâtine : 82 et Frazé : 120[9]. Cette répartition tenait compte des effectifs déjà fournis, le canton de Frazé n’avait guère fourni de volontaires jusqu’à cette date, il était le plus lourdement frappé.

Image3Le canton de Nogent – le – Rotrou était relativement épargné. La ville de Nogent ne devait fournir aucun volontaire. Nogent avait déjà largement fourni son quota. Quelques jours plus tôt on avait assisté à un véritable élan patriotique des masses populaires pour aller combattre les « rebelles de la vendée ». Ces volontaires auraient été au nombre de 150, dont la compagnie de canonniers de la garde nationale en entier[10]. Ils furent incorporés à un bataillon d’Eure – et – Loir composé de près de 800 hommes[11]. Ce bataillon fut mis en déroute à Beaupréau le 23 avril 1793, il perdit la plus grande partie de ses armes, 5 canons, et les survivants étaient dispersés. Le 18 mai 1793, le département votait des secours aux volontaires « contre les insurgés de la vendée », et à leurs parents : chaque volontaire de retour recevait 50 #, chaque femme ou parents de volontaire tué 100 #. Les volontaires « fortunés » étaient exclus de ces secours. Le district de Nogent – le – Rotrou accorda des secours à 94 personnes, dont 80 volontaires de retours. Il y avait 9 volontaires encore prisonniers des Vendéens ; deux étaient morts : Dugué et J. Aubin ; 3 autres étaient soit morts soit prisonniers : J. Jallon, René Dutartre [ ou Dutertre ], Jacques Guesde[12]. Sur une première liste de volontaires à secourir le total s’élevait à 104 personnes, 10 d’entre – elles devaient être « fortunées » et donc exclues des secours[13].

En ce qui concerne la levée des 300 000 hommes, le district envoya des commissaires dans chaque canton pour effectuer ce recrutement, mais les commissaires envoyés par la Convention dans chaque département supervisèrent les opérations. Ces représentants étaient crédités de pouvoirs quasi – illimités. Ils pouvaient « […] exiger de toutes les autorités constituées les comptes de leurs administrations ; ils auront droit de prendre toutes les mesures qui leur paraîtrons nécessaires pour rétablir l’ordre partout où il sera troublé ; de suspendre provisoirement de leurs fonctions et même de faire mettre en état d’arrestation ceux qu’ils trouveraient suspects ; de requérir au besoin la force armée, à la charge de prendre tous leurs arrêtés en commun et d’en faire passer sur le champ la copie à la Convention nationale. »[14]Chasles et Guffroy, commissaires pour l’Eure – et – Loir et la Seine – et – Oise, se présentèrent au district le 4 avril 1793.

Le recrutement ne rencontra des difficultés que dans le canton de Frazé. La commune de Montigny – le – Chartif, qui devait fournir 29 hommes, ne l’avait toujours pas fait le 23 mai 1793. Le procureur – syndic en personne s’y déplaça pour accélérer les opérations. La commune d’Happonvilliers fit encore une fois preuve de mauvaise volonté pour satisfaire à cette levée. Elle devait fournir 11 hommes et elle le fit. Mais parmi ces 11 hommes, elle en désigna 4 qui étaient manifestement inaptes au service des armes. Ils furent renvoyés dans leurs foyers par l’agent militaire[15]. Les habitants d’Happonvilliers firent une pétition pour être dispensés de fournir 4 nouveaux « volontaires ». La manœuvre était grossière, le département ordonna à la municipalité de cette commune de compléter son contingent, par un arrêté du 18 avril 1793.

Certaines recrues prétendirent ne pas avoir les 18 ans requis. La vérification était difficile, l’état – civil peu sûr. André Geslain, meunier à Montigny – le – Chartif, demanda que son fils fût déclaré non – assujetti à la levée de 300 000 hommes n’ayant pas 18 ans. A l’appui de ses dires, il présentait un acte de notoriété publique signé de plusieurs citoyens de la commune[16]. D’autres se faisaient remplacer, moyennant finances, la veuve Bellesme, fermière du « lieu de Beauvais » à Champrond – en – Gâtine, souhaitait que son fils fût dispensé « […] de partir pour les frontières étant le seul homme de la ferme […] »[17]. Le directoire du district accorda cette dispense à charge pour la citoyenne Bellesme de verser 500 # dans la caisse du receveur du district, sous 8 jours, pour pouvoir remplacer son fils.

Finalement, le district put fournir son contingent de « volontaires ». Le 13 mai 1793, le conseil du district annonçait au département que la levée était « […] terminée avec le plus grand succés […] »[18]et n’annonçait aucune opposition. Ce qui était manifestement faux, à Montigny – le – Chartif elle n’était pas terminée. Dans le canton de Frazé, cette levée ne s’était pas faite sans difficultés. Toutes les demandes de dispense que nous avons relevées provenaient des cantons de Frazé et de Champrond – en – Gâtine.

Alors que les autres cantons fournissaient leurs contingents de volontaires, celui de Frazé tentait toujours de s’y soustraire. A Champrond – en – Gâtine, on essayait également de ne pas partir en demandant des dispenses plus ou moins justifiées. Nous ne sommes pas ici face à une franche hostilité, pas de soulèvements contre les levées, mais plutôt face à ce qu’on pourrait qualifier « d’égoïsme ». Ce qui était important pour les populations de ces cantons, c’était son village, son clocher : les frontières étaient loin, toutes ces affaires ne les concernaient pas ou peu.

 


[1] A. D. Eure – et – Loir, L. 150 ancienne côte, L 1174 nouvelle côte, séance du 24 juillet 1792.

[2] A. D. Eure – et – Loir, L. 150 ancienne côte, L 1174 nouvelle côte, séance du 17 juillet 1792.

La délégation municipale était composée de J. – J. Beaudoin, officier municipal ; Brière et Noblet, notables ; et du maire, Chasles, qui avait été nommé « commissaire pour le complément du bataillon déjà formé et pour la formation d’un nouveau bataillon dans le département d’Eure – et – Loir », par un arrêté départemental du 26 mai 1792.

[3] A. D. Eure – et – Loir, L. 144 ancienne côte, L 1167 nouvelle côte, séance du 28 juillet 1792.

[4] A. D. Eure – et – Loir, L. 144 ancienne côte, L 1167 nouvelle côte, séance du 28 juillet 1792.

[5] A. D. Eure – et – Loir, L. 150 ancienne côte, L 1174 nouvelle côte, séance du 13 août 1792.

[6] A. D. Eure – et – Loir, L. 150 ancienne côte, L 1174 nouvelle côte, séance du 29 août 1792.

[7] A. D. Eure – et – Loir, L. 150 ancienne côte, L 1174 nouvelle côte, séance du 11 octobre 1792.

[8] G. TROLLET. Histoire du Perche. Bourg – en – Bresse, 1981, Pp. 196 – 197.

L’auteur pense que ce discours est de la plume de Chasles lui – même, ce n’est pas impossible mais cependant rien ne le prouve, Chasles élut à la Convention qui venait de commencer ses travaux ne siégeait peut-être pas encore, il ne se fit admettre aux Jacobins de Paris, que le 28 septembre en même temps que son concitoyen Giroust.

[9] A. D. Eure – et – Loir, L. 152 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 11 mars 1793.

[10] Ph. MULLER. « Nogent – le – Rotrou de 1789 à 1793 ». In Revue de la Révolution, Paris, mai – juin 1885.

[11] M. JOUSSELIN. L’administration du département d’Eure – et – Loir pendant la révolution ( 4/6/1790- 21/3/ 1800 ). Chartres, 1939.Pp. 75 – 76.

[12] A. D. Eure – et – Loir, L. 152 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 18 juin 1793.

[13] A. D. Eure – et – Loir, L. 152 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 15 juin 1793.

[14] A. D. Eure – et – Loir, L. 152 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 04 avril 1793, extrait de l’article 8 du décret de la Convention nationale, du 09 mars 1793, relatif à l’envoi de commissaires dans les départements.

[15] Cet agent militaire n’était autre que Boucher – Des marais, président de la Société Patriotique de Nogent.

[16] A. D. Eure – et – Loir, L. 152 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 21 juin 1793.

[17] A. D. Eure – et – Loir, L. 152 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 29 avril 1793.

[18] A. D. Eure – et – Loir, L. 152 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte.