Image1 Blé et painA l’automne 1792, le manque d’approvisionnement des marchés commençait à inquiéter sérieusement les municipalités. Celle de Nogent déclarait, le 27 octobre : « […] depuis un certain temps le déffaut d’approvisionnement des grains dans le marché de ce lieu s’est tellement fait sentir, qu’après avoir inutilement épuisé en faveur des habitants par les soins de leurs officiers municipaux toutes les ressources que peuvent suggérer et le besoin de la vie et le désir d’entretenir le bon ordre et la tranquillité publique ils se voÿent à la veille de manquer de cette denrée de première nécessité […] »[1]. Depuis l’élection de Chasles à la Convention, le 7 septembre 1792, la municipalité de Nogent était officiellement dirigée par J. Marguerith, 1er officier municipal et membre de la Société Patriotique ; mais pratiquement, elle l’était par son procureur, P. Lequette, homme on ne peut plus prudent qui traversa toutes les périodes de la révolution sans dommage. Selon ce dernier, les responsables de la disette n’étaient pas les cultivateurs qui cachaient leurs grains, mais les récoltes peu abondantes : « […] si la pénurie des subsistances est si considérable en cette cité c’est que les paroisses qui composent ce district sont d’un produit médiocre […] tandis que ce dernier district [ celui de Bellême ] faible en population est au centre de terreins fertils et abondants […] »[2]. Le district rectifiait les choses et désignait clairement les cultivateurs comme responsables de la pénurie de grains : « […] si les habitants des villes privés par le resserement, l’intérêt ou la cupidité de celui des campagnes des objets de première nécessité n’emploÿait pas des mesures propres à se procurer sa subsistance, bientôt il se formerait dans les grandes cités des tableaux de la plus profonde misère […] »[3].

En ces temps difficiles le devoir de tout paysan, bon citoyen et bon républicain, était d’approvisionner les marchés. Chasles, dans une lettre intitulée « A mes concitoyens des campagnes », tentera de leur expliquer pourquoi ils se devaient d’approvisionner le marché de Nogent :

 « Les villes ont besoin de pain et de denrées. C’est aux campagnes à leur fournir, quand les marchés ne sont pas approvisionnés, on a lieu de croîre que ce sont les aristocrates qui détournent les citoyens des campagnes d’y apporter leurs grains, car quel intérêt peut avoir le fermier de garder son bled dans sa grange ou son grenier ? ne faut –il pas le vendre, pour se faire de l’argent ? certe, son intention n’est pas de laisser périr de faim ses frères qui habitent les villes. Il n’y a que des aristocrates qui puissent former un tel projet, et l’on n’est point aristocrate dans les campagnes, ou du moins, ne doit – on pas l’être, parce que la révolution a été plus utile aux campagnes qu’aux villes. Vous n’avez peut – être pas songé, mes frères et amis, qu’en négligeant d’approvisionner le marché de Nogent, non seulement vous faites souffrir les nogentais, mais vous faites triompher les aristocrates, qui se réjouissent des malheurs publics, c’est un des plus grands maux qu’on puisse faire que d’entretenir la disette dans les marchés, et par là d’amener la cherté du pain, quand le pain est cher, le pauvre à droit de se plaindre, parce que la journée de travail ne lui suffit plus pour vivre avec sa femme et ses enfants. »[4]

Image2 signature ChaslesLe ton de la lettre était modéré, Chasles cherchait à convaincre. Il n’en terminait pas moins par une mise en garde à peine voilée ; Chasles reconnaissait et légitimait le droit du peuple à l’insurrection « quand le pain est trop cher ». Ce qu’il ne voyait pas, ou plus probablement ne disait pas volontairement, c’était que les fermiers ne fournissaient pas les marchés parce qu’ils ne faisaient pas confiance aux assignats. La cherté des subsistances provenait avant tout de l’émission surabondante d’assignats, ceux – ci n’étant plus gagés sur rien. Toute politique taxatrice buttera finalement sur le problème de la prolifération des assignats. Chasles en était – il bien conscient ? Rien ne le prouve.

Quelques jours plus tard, le 21 octobre 1792, dans une lettre adressée cette fois aux Nogentais, Chasles adoptait un ton autrement plus sec :

« […] il y a du bled. La récolte a été abondante. Il ne s’agit que de forcer les laboureurs et les propriétaires à nous en fournir, je ne crois pas cela plus difficile que de repousser les autrichiens et mes prussiens. »[5]

Le temps n’était plus à la persuasion, la situation devenait périlleuse. Il fallait absolument approvisionner les marchés.

Le 22 octobre 1792, le district entendait « […] plusieurs citoyens de Nogent [ qui ] proposaient la création d’une commission des subsistances de six membres [ afin ] de se transporter dans les communes de son ressort pour assembler les conseils généraux d’icelles et les aider à terminer sur le champ les Etats des grains qu’ils peuvent avoir en leur possession […] »[6]. On se décidait enfin à appliquer les lois des 9 et 16 septembre 1792. Le plus urgent était bien de terminer les recensements de grains, toute politique de réquisition était vouée à l’échec si elle ne se basait pas sur une connaissance parfaite des ressources disponibles. Le district accepta cette proposition se réservant toutefois la primeur de désigner les membres de cette commission de subsistance. Elle était immédiatement créée, elle comprenait six membres et six suppléants. Les Nogentais entendus proposaient d’aller plus loin et d’instituer la taxation des grains, dans les limites tolérées par la loi du 29 août 1789 : c’est – à – dire que la municipalité aurait avancé une somme de 25 000 # à un comité de bienfaisance qui se serait chargé d’acheter du grain et de le revendre à un prix fixé, comme cela se pratiqua à Nogent en 1789[7].

Ces mesures n’eurent pas le temps d’être mises en place, déjà une seconde vague de taxation embrasait la région.

 


[1] A. D. Eure – et – Loir, L. 151 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 27 octobre 1792.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Cité par : Cl. PICHOIS, J. DAUTRY. Le conventionnel Chasles et ses idées démocratiques. Aix en Provence, 1958.P. 38.

[5] Cité par : Cl. PICHOIS, J. DAUTRY. Op. cit. P. 38.

[6] A. D. Eure – et – Loir, L. 151 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 31 octobre 1792.

[7] A. D. Eure – et – Loir, L. 151 ancienne côte, L 1175 nouvelle côte, séance du 27 octobre 1792.

Ce comité de bienfaisance a existé à Nogent  sous le nom de «  société philanthropique ». C’est ce qui nous apprend une délibération municipale du 22  juin 1793 qui s’inquiète à nouveau du ravitaillement de la ville en grains :

« Ce Jourd’huY Vingt deuX Juin mil Sept cent quatre vingt Treize l’an 2.e de laRépublique F.oise

En l’aSsemblée permanente du ConSeil Général de la commune de NoGent le Rotrou Tenüe publiquement

Sont Comparus Les C.ens  Briere G Petibon et fortin l’ainé Commissaires Nommés par les corps administratifs auX fins de Solliciter de la Générosité Sensibilité des Soumissionnaires de la Société philantropique de cette ville établie en cette ville le 22 octobre dernier le dixiême du montant de leurs Soumissions pour Subvenir auX dépenses qu’occasionnent l’approvisionnement de cette ville.

Lesquels ont dits quils s’etoient Transportés Chez les divers Soumissionnaires qui Se sont empressés de verser leproduit de leur contributioN Volontaire entre leurs mains, que ce produit monte à la Somme de deuX mille trois cent quatre Vingt neuf livres quatre Sols suivant l’état Certifié desdits d’euX et à l’instant déposé, quil observant qu’il restoit encore quelques soumissionnaires que l’absence avoit empeché de rèaliser.

pourquoi lesdits CommiSSaires ont requis que le ConSeil Général leur donnât decharge de la Somme enoncée de l’autre part ;

 surquoY le ConSeil Général déliberant après avoir Temoigné sa reconnoi ssance  auX dits Commissaires du Zéle avec lequel Ils ont rempli cette importe mission, a arrêté, oui le procureur de la Commune en Ses conclusions, que la dite Somme seroit deposée entre les Mains du C.en Baugars père officier mp.al, lequel versement s’est effectué Sur le champ, ainsi que l’a Reconnu ledit citoyen Baugars.

Le conSeil Général delibérant Sur les détails du mode de l’emploi de ces fonds, considérant de nouveau que l’approviSionnement de cette cité ne peut s’effectuer Sans des pertes Considérables, puisqu’il est généralement reconnû et quil a déjà été établi à notre delibération précédente, que les communes des CampagneS VoiSines de cette cité Sont presqu’entièrement épuisees en ce moment, qu’il est encore certain que celles eloignées  plus abondante en grains ont le droit de vendre leur production auX marchés les plus rapprochés de leur de leurs domiciles, Tels que CHamprond en gâtine, Courville ; et que l’on ne peut déterminer les cultivateurs a apporter leurs grains en cette ville, qu’en les dedommageant des Frais de transport ; a arrêté que cette Somme seroit employée a payer les frais de Transports des grains qui Seront + [ en fin de délibération : et ont été ] vendues à Cette Commune, CeuX de déchargement d’enmagazinement, et a réparer les pertes que la vente en detail occaSionnera ; à cet effet sera Tenu un  Registre ou Seront établis Seulement les Frais ci-dessus mentionnés, et qu’il Sera pris dans la caiSse communale des fonds pour l’acHat de ces grains, lesquels y Seront rétablis a fure et méSure de leur rentrée. Dont acte

                                                    VaSseur                     baugars

                                                      Maire

Fortin le.                    Briere               Rigot            G.Petibon

Ferre Bacle       J Sortais

Tarenne        J gautier     J.C. Joubert           Hubert

Regnoust     L. ferré    L. Lalouette    A Jallon   Beaugars l’ainé   G Salmon

                                                                            Grenade

    P.re Lequette                                      F. G. verdier

     P.r de la C

                   Beuzelin        Beaugard Le jeune    Beaugars le gros

                                                Pi Chereault

Fauveau

  s. g. »

 

Source : Archives Municipales de Nogent-le-Rotrou ; 1 D 2, feuillets 72 à 74.