Chasles et la seconde restauration : une fin digne et fidèle à ses engagements.

Après la seconde restauration, Chasles vécut dès lors à l’écart de toute activité politique sans jamais renier son passé montagnard.

1 Signature de Chasles

Au tout début de la seconde restauration, Chasles fut à nouveau l’objet de l’attention de la  police. Il fit l’objet d’une dénonciation en date du 26 octobre 1815 pour avoir des relations suspectes avec l’Angleterre et le 5 novembre, Joly, officier de paix du quartier de l’observatoire, reçut l’ordre du préfet de Police, le comte Anglès, de le surveiller. Le 13 novembre, ce dernier envoyait un rapport dans lequel il notait la solitude dont s’entourait l’ancien conventionnel et son caractère irascible[1]. Sans doute par précaution, Chasles se pourvut d’un passeport pour l’Angleterre et les Pays-Bas à son nom et à celui de son fils, Philarète. Début 1816, le ministre de la Police générale demanda des renseignements sur lui au préfet d’Eure-et-Loir[2].

Le 15 mars 1816, le même ministre demandait au préfet de police si la loi du 12 janvier 1816 s’appliquait à Chasles[3]. En effet le 12 janvier 1816, les Chambres ratifiaient  la loi dite d'amnistie, amnistie qui ne s’appliquait ni aux personnes qui se trouvaient sous le coup de l'ordonnance de résidence forcée du 24 juillet 1815, ni aux Conventionnels qui, après avoir voté la mort du roi, s'étaient ralliés à Napoléon durant les Cent-Jours.  Plus de cent-cinquante conventionnels régicides se trouvaient frappés par cette mesure. Mais, Chasles ne tombant pas sous les coups de cette loi, ne fut pas contraint à un second exil.

Mais la réprobation qui frappait tous les conventionnels ne cessa pas, il y fut soumis. Toujours en 1816, l’imprimeur Jean Charles, fut arrêté, ainsi que son apprenti, Philarète Chasles, le fils de notre conventionnel,  le 1er mai 1816 étant accusé, à tort,  d’avoir participé à l’impression d’une proclamation bonapartiste et d’être membre de la Société des Patriotes[4]. L’imprimeur passa deux ans dans les geôles du Mont Saint Michel, quant à Philarète, il fut relaxé après un mois, faute de preuves. Il avait été victime de la réputation de son père, la police croyant tenir un agent de liaison entre les anciens  de 1793 et la nouvelle génération  d’opposants.

Cette affaire fut sans aucun doute à l’origine du séjour de Philarète à Londres en 1817 et 1818. Son père lui écrivit de nombreuses lettres qui ont permis à M. M. Pichois et Dautry de tracer un « portrait moral » de ce dernier[5]. Il ne reniait pas ses principes démocratiques. Dans une lettre de février 1818, il écrivait :

«  à Paris comme à Londres, partout où il y a des capitalistes, des Entrepreneurs, des fabriques et des manufactures, les sueurs de l’ouvrier, les talents de l’artiste, voire même, les créations du génie tournent au profit de la stupide, de l’orgueilleuse Indolence millionnaire. »[6]

Et quelques mois plus tard :

« qui n’a rien fait pour le peuple ne peut se figurer combien est doux et ennivrant le suffrage du Peuple. peu d’hommes l’ont ambitionné de bonne foi et l’ont justement mérité. si jamais tu entres dans la carrière politique, souviens toi de ton père, de sa conduite franche et désintéressée, de son inviolable attachement à la cause du populaire. fallut-il recommencer ce que j’ai fait, depuis 89, je te jure que l’expérience ne changerait rien à mes opinions et à mes actes… »[7] 

C’est sans doute Philarète qui nous a laissé le portrait moral le plus sensible de l’ex-conventionnel au tout début de ses mémoires[8] : 

«  Je suis le fils de l’un de ces hommes qui concoururent de toute leur puissance au renversement du trône de Louis XVI. Mon père vota la mort de ce roi. Une enthousiaste ardeur, un esprit cultivé, une faconde hardie, une ambition plus vive qu’habile, un sincère amour des institutions républicaines, une parfaite sincérité dans ces opinions, isolèrent mon père, Pierre-Jacques-Michel Chasles, de la foule des démocrates. Personne ne reproduisait plus complètement que lui ces puritains, dont la pensée enflammée d’un seul désir, mais convaincue et naïve, eût détruit le monde pour construire la République de Jésus-Christ. Roturier, et devenu secrétaire d’un ministre, Loménie de Brienne[9], il subit  avec douleur les humiliations que lui imposaient sa situation et son avancement. Longtemps, comme il me l’avoua lui-même, il couva cette haine de la monarchie, haine trop excitée par tant de vices joints à tant de médiocrité, de dédains et d’injustices. Dans le cours de la Révolution, il prit part avec les plus véhéments, condamna Louis XVI au supplice, partit aussitôt pout l’armée, se battit bravement, se fit casser la jambe gauche devant Menin, jura de demeurer sur le champs de bataille tant que la ville ne serait pas prise, y resta sous un feu de mitraille opiniâtre ; se fit à lui-même l’opération d’enlever les esquilles de sa jambe brisée ; revenu à Paris, voulut relever la Convention croulante ; entra dans la conspiration de prairial, et fut enfermé dans le château de Hams. Bonaparte régna ; mon père, dévorant son courroux impuissant et sa douleur, se retira dans un asile profond, rompit avec tous ses anciens amis et passa ses derniers jours à regretter le passé, à mordre son frein et à prédire un avenir de République. C’était un homme peu commun. La sagesse d’un jugement froid lui manquait. Sa sincérité était extrême. Son caractère était un produit extraordinaire d’une époque extraordinaire. Il était né sensible ; il avait voulu se faire austère. Professeur de rhétorique dans sa jeunesse, il s’était plié comme il avait pu au vulgaire dialecte des clubs. Il était entré dans les ordres ; et dans sa vieillesse il porta le titre et jouit de la retraite de général de division. Ses mœurs premières étaient élégantes ; il avait revêtu, avec le républicanisme, la sévérité. L’entraînement de son âme était sans bornes ; ses intentions portaient toutes un caractère d’enthousiasme admirable ; ses actions, mues par une exaltation si vive, pouvaient subir plus d’un reproche. L’habitude d’un théâtre tragique et public lui rendait la vie domestique impossible. Enfin, c’était l’idéal de cette puissance d’imagination fougueuse, que le bien séduit et qui souvent se trompe dans son élan. »

Comme le note Serge LUZZATO dans un ouvrage consacré à la mémoire des conventionnels :

« A l'époque de la Restauration, les conventionnels régicides ne sont pas seulement mis à l'écart de la société et exilés, ils ne sont pas simplement des hommes politiques tombés dans l'oubli, ce sont des êtres abjects, de véritables parias. Leur nom même, l'élément le moins volontaire et le plus innocent de leur survie est senti comme une gêne intolérable par leurs contemporains. »[10] L’auteur d’ajouter : « […] dans certains cas, le maire va jusqu' à interdire, l'inhumation d'un conventionnel régide décédé, dans le cimetière public ce qui arrivera à l'ex-conventionnel de la Sarthe Boutroüe mort à Cherré, dans la Sarthe, le 26 février 1816[11]» ( ce dernier mourant juste avant d'être exilé, sur ordre du préfet, en application de la loi sur les régicides ). Mais ici M. Luzzato semble faire une confusion, en effet l'état civil précise : que la sépulture eut lieu le 26 février, à 3 heures après-midi, « devant nous, Joseph Prudhomme, maire et officier public de l’état civil de la commune de Cherré, sont comparus les sieurs Pierre Herpin, père, propriétaire en cette commune, âgé de 62 ans, et Thomas Coupeau, secrétaire de mairie, demeurant à la Ferté – Bernard, âgé de 30 ans, lesquels nous ont déclaré que M. laurent Martial Stanislas Boutroüe, propriétaire, ancien notaire, mari de demoiselle Jeanne Gabrielle Duit, né à Chartres le 11e jour de mars 1757, du légitime mariage de défunts sieur Joseph François Laurent Boutroüe, marchand bonnetier, avec Marie - Louise Ligion, est décédé aujourd’hui sur les 8 heures du matin en sa demeure sise rue des Guillotières en cette dite commune. » En fait, il semble que ce fut le clergé de La Ferté-Bernard qui refusa une sépulture religieuse.

Chasles eut bientôt l’occasion de constater cette désapprobation. Le libraire chez lequel travaillait en 1819  son fils Philarète , après son retour de Londres, n'utilisait que le nom de baptême de son apprenti, « dans la crainte de prononcer les damnées syllabes de malédiction, Chasles, un nom régicide »[12].

 En 1822,  il publia, sous le pseudonyme transparent de Halma Poncelet[13], une brochure, tirée à 500 exemplaires, dont le titre pouvait paraître inquiétant pour le gouvernement de l’époque :  Des Révolutions et du Peuple[14]. Dans celle-ci  transparait l’ancien professeur de rhétorique, qui développait les mêmes conceptions que celles pour lesquelles il s’était battu de l’été 1791 à l’an III. On pourrait même rapprocher ce texte des numéros de L’Ami du peuple  de l’an III dans lesquels Chasles opposait l’opinion public de l’opinion du peuple. Ici, l’ancien conventionnel oppose les « gens soit-disant distinguées » :

«  Les gens soit-disant distingués s’entendent fort bien quand ils prononcent le mot de peuple, et d’autant mieux qu’ils le font comme s’ils parloient de quelque chose avec quoi il n’est pas concevable qu’ils aient rien de commun. »[15]

 « […] les mots, les expressions, les tours les plus injurieux, les plus flétrissans, na paroissent pas suffire au besoin de présenter sous un aspect odieux, la masse du peuple que toute commotion politique met en mouvement ; et quand on a épuisé toutes les épithètes outrageantes, on ne manque jamais d’achever le portrait par le terme de monstre, qui est comme le coup de grâce, le complément, le dernier trait d’une si effroyable peinture. »[16]

 Enfin, si dans cette brochure le terme de Révolution française n’est jamais utilisé, il semble évident que l’auteur, dans le passage ci-dessous, fait référence aux an II et III de celle-ci, retrouvant à l’occasion des accents maratistes :

« Le peuple, au plus beau moment de son triomphe, a autour de lui, au milieu de lui des traîtres, des espions, des transfuges, des ennemis d’autant plus perfides et plus dangeureux, qu’ils portent ses livrées et se dérobent à toute espèce de surveillance. En outre, la puissance contre laquelle il est occupé à se maintenir a tant de moyens ; elle dispose de tant de ressorts cachés et manifestes ; elle possède un si vaste arsenal de séductions, que la vanité, l’orgueil, la cupidité lui ménagent de toutes parts des ouvertures à l’aide desquelles il ne lui est guère difficile de se frayer un chemin au but où elle tend. Le peuple ne l’ignore pas ; mais il se voit enlacé comme un cyclope que des satyres voudroient clouer sur le rocher fatal ; et dans la fureur que lui cause cette suite non interrompue d’obsessions dont il ne sauroit se dégager, il frappe à droite et à gauche, tout ce qu’il juge conspirer à son asservissement,[…] »[17]

 Cependant le ton général est extrêmement modéré sans aucun doute une tonalité mieux adaptée à la période, un ton plutôt libéral mais pas dans le sens économique contemporain. La conclusion en appel à « laisser faire la force des choses » :

«  Laissons donc faire au temps ; et la force des choses, accélérée par la pente qui entraîne toutes les ames, couronnera l’œuvre des lumières en distribuant la plus sainte des récompenses à toutes les espèces de sacrifices. »[18]

Aucun journal ne jugea utile de faire un compte-rendu de ce texte.

Pour des raisons financière, Chasles quitta l’hôtel Flavacourt en août 1818, pour loger au 55 rue Saint Jacques dans un appartement. Puis en 1824 ou 25, il alla habiter au 1 boulevard Saint Antoine, sa pension de général ayant été réduite à 3 300 francs. Ses dernières années furent solitaires, il s’était brouillé avec son frère Charles –Henri et même avec son fils, Philarète avec lequel il se réconcilia en 1824.

Contrairement à ce que prétendent des biographies générales du XIX° siècle, il ne laissa pas de mémoires. Dans une lettre à son fils de novembre 1817, il précisait :

«  […] Il ne me reste que des notions vagues, que des souvenirs confus, que je regrette bien de ne pouvoir recueillir »[19], regrets traduisant l’affliction des anciens révolutionnaires face à la disparition de la mémoire. Cependant, un an plus tard, il écrivait, toujours à son fils : «  en général, défie toi de tout ce qui a été écrit pour, contre et sur nos troubles politiques. attends que je te mette sur la voye de la vérité. j’ai, à cet égard, un bien précieux héritage à t’offrir. aucun de tes contemporains, j’en suis sûr, n’aura des notions aussi vraies, des documents aussi certains, pour écrire, plus tard, l’histoire de ce grand drame. Dieu veuille que j’aye assez de loisir, de calme et de santé pour consigner par écrit ce que j’ai vu, tout ce que je sais, tout ce à quoi j’ai coopéré  moi-même. »[20]

Ce qu’il n’eut pas le loisir de faire, tout au plus peut-on supposer qu’il a collaboré à la rédaction de  la notice biographique que Philarète insère au tout début de ses mémoires. Ce dernier, tout comme Philippe Lebas, endossa totalement sa condition de fils de conventionnel. Dans ses mémoires, il s’employa à démentir les contre-vérités contenues dans les notices biographiques consacrées à son père.

Les années passant, Philarète se détacha de l’univers paternel : «  Les principes paternels n’avaient pas pu me donner une très-haute vénération pour la République française ; j’eusses été girondin, mais non montagnard. » , affirmait-il dans ses mémoires[21].

« […] Philarète Chasles, homme de lettre, ne parvient pas à partager la passion de son père pour le monde antique. Les rêves paternels – Rome, le Sénat, Tite-Live, Cicéron, les Gracques ou Sparte – lui paraissent de pures absurdités ; « cette religion des anciens rites » constate Serge Luzzato, dans un récent  ouvrage consacré à la transmission de la mémoire des anciens conventionnels[22].

Le conventionnel Chasles mourut à Paris le 21 juin 1826, au 223 boulevard Saint Antoine et fut enterré au cimetière du Père-Lachaise, sans jamais renier son passé révolutionnaire. L’enterrement ne fut pas religieux et Chasles n’a jamais cherché à se réconcilier avec l’église. Cette fidélité d’un vieillard[23] aux idéaux de la Révolution vient démentir ce qu’écrivait La patriote français, journal girondin[24], dans son numéro1329 en date du mercredi 3 avril 1793 lors de la mission de Chasles dans les départements d’Eure-et-Loir et de Seine-et-Oise pour la levée des 300 000 hommes : « Chartres – Le missionnaire de l’anarchie, le prêtre Chasles continue dans une campagne son honorable apostolat, prêchant la  sans-culotterie avec son beau gilet […] Le bout de l’oreille perce dans tous ce qu’il dit ; et nos bonnets de laine même se moquent de lui. C’est un prêtre, dit-on, c’est-à-dire un homme qui a prêché longtemps ce qu’il ne croyait pas. Il serait demain aux genoux d’un roi, si le royalisme dominait et lui souriait. Hypocrisie et nullité, voilà Chasles du côté de l’âme et de l’esprit »[25].

Comme tous les conventionnels, le XIXème  garda une mémoire extrêmement contrasté, pour ne pas dire plus, de Chasles ; ce dont peuvent témoigner les deux notices biographiques que je vous propose en annexe pour clore cette étude[26].

 


Annexe  : Deux visions opposées de Chasles au XIXème siècle. 

La Légende noire [27]:

Cette biographie comprend de nombreuses erreurs et approximations, à commencer par le prénom de notre conventionnel.  Dans la mesure du possible j’ai essayé de les corriger dans les notes entre crochets ( les autres sont de l’auteur lui-même ).

CHASLES[28] ( Louis ), conventionnel, naquit en 1754, à Chartres, où son père était menuisier. Après avoir achevé ses études avec succès, il embrassa l’état ecclésiastique, remplit quelques temps les fonctions de précepteur des enfants du comte d’Estaing ; et, à la mort du respectable abbé Leboucq,  lui succéda dans la chaire de rhétorique au collège de sa ville natale. Un opuscule de Chasles, intitulé : Timante, ou portrait fidèle de la plupart des écrivains du 18e siècle[29], ayant fait auguré qu’il serait un jour en état de contribuer à la défense des doctrines religieuses, l’archevêque de Tours, M. de Conzié, le choisit pour son secrétaire et lui conféra, peu de temps après, un canonicat de sa cathédrale. A l’époque de la révolution, il fut, avec son frère, depuis curé à Chartres, le fondateur du Correspondant, journal rédigé dans des principes monarchiques ; et il coopéra même, dit-on, à la rédaction de l’Ami du roi,  de l’abbé Royou[30]. Chasles était si peu mesuré dans ses articles que M. de Conzié l’avertit plusieurs fois de modérer son zèle. Lorsque ce prélat fut forcé d’abandonner son siège, Chasles revint à Chartres, se hâta de prêter le serment, quoiqu’il eût pu s’en dispenser, puisqu’il n’était pas fonctionnaire, et fut nommé principal du collège de Nogent-le-Rotrou. Bientôt après, il se mit sur les rangs pour remplacer l’évêque de Chartres, M. de Lubersac ; mais, humilié d’avoir échoué dans ses démarches près des électeurs, il jeta le masque dont il s’était couvert jusqu’alors, et devint l’ennemi le plus implacable du clergé, ne cessant de déclamer contre ses anciens confrères et de provoquer contre eux des mesures de rigueur. Au mois de septembre 1792, il fut élu député par le département d’Eure-et-Loir à la convention ; et ayant cru devoir remercier les électeurs qui venaient de lui accorder leurs suffrages, il le fit par un discours si déplacé dans la bouche d’un prêtre catholique, que tous ceux qui l’entendirent furent saisis d’horreur. A son arrivée à la convention, Chasles choisit sa place dans les rangs des démagogues les plus exaltés. Le 26 novembre, des commissaires ayant rendu compte des troubles qui venaient d’éclater à Chartres, occasionés [ sic ] par la rareté des subsistances, Chasles dit que les fermiers des ci-devant nobles étaient payés pour ne battre leurs grains qu’à la dernière extrémité. Le 3 décembre, il essaya de jeter des soupçons sur la nature des relations de Guadet avec la famille royale pendant la législature, et demanda qu’il fût invité de quitter la présidence, lorsque la discussion s’ouvrait sur les papiers trouvés aux Tuileries dans l’armoire de fer. Le 10, il appuya Marat, qui voulait ôter au roi la faculté de choisir ses conseils[31]; et quelques jours après, il se fit l’apologiste des mesures prises par la municipalité de Paris à l’égard des défenseurs du roi, et qui tendaient évidemment à les empêcher de communiquer avec le royal accusé. Le 28, il joignit à Thuriot pour faire repousser l’intervention du roi d’Espagne en faveur de Louis XVI, et demanda que la convention ne traitât plus qu’avec les peuples. Lors de l’appel nominal sur la peine à infliger à l’infortuné monarque, Chasles s’exprima en ces termes : «  Je ne crains pas de dire en face de la patrie, en présence de l’image de Brutus, devant ma propre conscience,  que le moment où l’assemblée a écarté la proposition de l’appel aux assemblées primaires m’a paru un jour de triomphe pour  la liberté et l’égalité, pour le salut de la république. Quant à la crainte de ce que vous appelez mal à propos les puissances étrangères, je l’écarte par cette seule pensée : c’est en présence de leurs armées que vous décrété l’abolition de la royauté. Je vote pour la peine de mort et pour l’exécution dans les plus brefs délais. » Le 13 mars, il fit décréter d’accusation le général d’Harambure[32]. Le 24 avril, il accusa le général Berruyer d’afficher un luxe insolent, et témoigna sa surprise de voir le ci-devant baron Menou employé dans l’état-major de l’armée contre les insurgés de l’Ouest. Mais Goupilleau, de retour d’une mission à cette armée, réfuta toutes ces imputations calomnieuses, et, faisant allusion au premier état de Chasles, lui dit que les ci-devant prêtres faisaient bien autant de mal que les ci-devant nobles[33]. Le 2 mai, il insista sur la nécessité d’adopter le maximum pour mettre un terme à la cupidité des marchands de blé. Dans les séances qui précèdent la journée du 31 mai, il se signala par son emportement contre les orateurs dévoués d’avance à la proscription, provoqua l’appel nominal contre le président Isnard, qu’il accusa de partialité, et sur ce qu’on l’invitait à se taire, se plaignit d’être opprimé[34]. Le 2 juin, il fit passer à l’ordre du jour une lettre de Marat qui déclarait que si sa présence était un sujet de troubles, il s’abstiendrait de venir à l’assemblée jusqu’à ce que le calme y fût rétabli[35]. Le 20 juillet, il proposa d’appliquer les lois sur les émigrés ( la mort et la confiscation des biens ) à tous les Français qui auraient des fonds à la banque de Londres. Bientôt il fut envoyé commissaire à l’armée du Nord. Blessé d’un obus à la jambe, le 8 septembre, à la bataille d’Hondschoote, il se fit transporté à Arras pour y être soigné. Malgré l’invitation qu’il reçut de revenir à Paris, il ne tarda pas à retourner à Lilles réchauffer le patriotisme des habitants ; et il envoya, peu de jours après, au tribunal révolutionnaire, le malheureux général Lamarlière[36].  Dénoncé par plusieurs de ses collègues à la tribune et dans les comités comme avilissant par sa conduite crapuleuse le caractère de représentant, il fut invité de nouveau à rentrer à la convention ; mais il continua de s’excuser sur l’état de sa santé, qui ne lui permettait pas de supporter la voiture. Telle était l’opinion  qu’on avait de lui, que Raffrou insistant, le 13 pluviôse ( 1er février1794 ), sur son rappel, ajouta : « S’il lui arrive de mourir en chemin, sa mort couvrira bien des torts[37]. » Les  comités de salut public et de sûreté générale furent chargés de toutes les dispositions pour son prompt retour. Chasles, voyant qu’il ne pouvait plus différer, écrivit à la société des jacobins et à celle des cordeliers pour leur annoncer qu’il confondrait bientôt ses calomniateurs. Le 27 pluviôse ( 15 février ), il pria la convention de fixer le jour où elle entendrait son rapport sur sa mission. Le lendemain il se rendit aux jacobins, et, après une violente diatribe contre les Lillois, il demanda son affiliation à la société, comme la plus douce récompense de son zèle pour la chose publique[38]. Le 11 ventôse ( 1er mars ), il dénonça le journal que Guffroy ( voy.  ce nom ) publiait sous l’anagramme de Rougiff , comme infecté du poison le plus aristocratique, et provoqua sa suspension[39]. Enfin, le 15 ventôse ( 5 mars ), il fit sa rentrée à la convention[40], appuyé sur deux béquilles, et soutenu par les huissiers. Il s’excusa, sur les souffrances que lui causait sa blessure, de n’avoir pas présenté plus tôt son rapport, «  dont l’attente, dit-il, effraye, à un point que je ne puis exprimer, ceux qui ravalent [ sic ] la frontière et le département du Nord. ». Ayant obtenu la parole pour le lendemain, il parut à la tribune assis et couvert ; mais le rapport, qu’il avait eu tout le temps de préparer, n’eut pas l’effet qu’il s’en était promis. Confondu dans les rangs des démagogues obscurs, Chasles y fut oublié jusqu’après la chute de Robespierre[41]. Le 20 thermidor ( 13 août ), il vint à la société des jacobins se plaindre  des persécutions que les patriotes éprouvaient dans toutes les grandes communes[42]. » Il est, dit-il, des endroits où l’on ne craint pas d’outrager la mémoire de l’immortel Marat. Dans d’autre, l’aristocratie, non contente des chagrins amers dont elle abreuve les patriotes, distribue de l’argent pour parvenir à son but. » Mais les jacobins avaient cessé de dominer la convention, et ses plaintes furent écartées de l’ordre du jour. Dans la discussion qui suivit le premier rapport sur les crimes de Carrier, Chasles demanda qu’aucun représentant ne pût être accusé sans qu’on lui fît connaître ses dénonciateurs, afin qu’il fût possible d’user de récrimination[43]. Il avait essayé de continuer Marat, en faisant paraître un nouveau journal sous le titre de l’Ami du peuple ; mais, craignant la suite des dénonciations auxquelles cette feuille donnait lieu, il déclara que, depuis le seizième numéro, il n’avait plus aucune part à sa rédaction[44]. Le 1er germinal an 3 ( 21 mars 1795 ), il demanda que la déclaration des droits de l’homme fût affichée dans la salle de la convention ; «  et, dit-il, pour que votre disposition ne puisse être éludée en aucune manière, il faut la confier au peuple. » Cette proposition ayant été combattue pat Tallien, Chasles l’interrompit plusieurs fois, et le menaça du poing. Comptant sans doute sur le succès des trames ourdies par quelques députés montagnards, Chasles parut avoir repris son ancienne audace. Il compara les discours de Fréron, sur les lois organiques, à celui que St-Just avait prononcé le 9 thermidor. Il attaqua la loi de grande police  de Sieyes comme propre à ramener le régime de la terreur ; et, après avoir refusé de prendre part à la discussion, y proposa plusieurs amendements, déclarant que, s’ils n’étaient pas adoptés, il ne resterait plus qu’à se donner la mort. Enfin, le 12 germinal ( 1er avril ), Chasles, dénoncé par André Dumont, comme l’un des auteurs des troubles qui venaient d’éclater dans Paris, fut arrêté sur la proposition de Bourdon ( de l’Oise ) et conduit au château de Ham. Amnistié par la loi du 4 brumaire an 4 ( 26 octobre 1793 [ sic ] ), il  fut, en considération de son ancienne blessure, admis à l’hôtel des Invalides. Lors de la création des droits réunis, il obtint un débit de tabac à Paris sous le nom de sa femme. Pendant les cent jours, n’ayant point accepté de place ni signé l’acte additionnel, il ne fut point atteint par la loi qui bannissait les régicides. Il mourut le 22 juin 1826. Chasles a laissé  manuscrits des Mémoires sur la révolution[45]. W – S.

La légende « dorée »[46] :

PhilarèteLa brève notice biographique nous donne une image toute différente du conventionnel Chasles, presqu’une image hagiographique. Il faut dire que son auteur en est le propre fils de Chasles, critique littéraire, et qu’il l’insère dans ses mémoires à la fin de son introduction dans laquelle il évoque avec beaucoup de sensibilité les souvenirs qu’il a gardé de son père même s’il prend beaucoup de distances avec les opinions défendues par son conventionnel de père. Enfin cette notice a été explicitement écrite contre celle de Michaud ci-dessus[47], il le dit clairement au début de son ouvrage : « […] tous les récits sur mon père, et ceux surtout de la biographie Michaud sont  d’une fausseté absolue ; […] » et il termine après un portrait de Michaud[48] et de son milieu par cet avertissement : « […] Aussi faut-il se défier de tout ce qu’ils ont écrit, surtout de leur grande biographie. Ce n’est pas de l’histoire, c’est de l’artillerie. »

CHASLES ( Pierre-Jacques –Michel ), ex-député d’Eure-et-Loir à la Convention nationale[49]. Né à Chartres en 1752[50], - a fait des études à Paris[51], - a professé la rhétorique au collège de Chartres[52], - après trois ans de professorat, devient chanoine de la métropole de Tours et commensal de l’archevêque, M. de Conzié[53], - perd en 1789, par suite de la révolution, sa fortune et son état, - ne s’en déclare pas moins le partisan et l’ami, - revient à Chartres, - y établit à ses frais un journal patriotique[54], - est nommé à diverses fonctions publiques, - entre autres à celles de principal du collège et maire de la ville de Nogent- le-Rotrou[55], - et, en dernier lieu, à la Convention nationale[56], - vote la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, - après le jugement, est envoyé en mission dans les départements et aux armées[57], - se fait remarquer à l’armée du Nord par son courage et son stoïcisme, qui font de ce représentant un soldat improvisé d’un désintéressement absolu, étranger à toute espèce de faction, de coterie et de parti ; il s’est fait peu d’amis et n’a point eu de prôneurs, quoique sa blessure lui permit d’en espérer, - né plébéien, il s’est constamment et invariablement montré le défenseur de la classe plébéienne.


[1] Dossier Chasles-Halma des Archives de la Préfecture de Police, A/A 336, pièces 190 à 207.

[2] A. N., F76711, plaq. 3, pièces 184 à 187.

[3] A. N., F76711, plaq. 3, pièce 187.

[4] Sur cette affaire voir Achille de VAULABELLE, Histoire des Deux restaurations… Paris : 1853. Tome 7, p. 299 à 314.

[5] Voir PICHOIS, DAUTRY. Le conventionnel Chasles… Pages 129 à 135. Malheureusement il s’agit d’archives privées, comme toutes les lettres de Chasles qu’exploitent ces deux auteurs, auxquelles nous n’avons pas encore eu accès.

[6] Citée dans PICHOIS, DAUTRY. Le conventionnel Chasles… Page 135. Lettre  LC 579, 3  février 1818.

[7] PICHOIS, DAUTRY. Le conventionnel Chasles… Page 135. Lettre LC 664-665 du 27 juillet 1818.

[8] Philarète CHASLES. Mémoires. Tome I, p. 3 à 5

[9] Notation fausse, Philarète brode-t-il sur la passé de son père ?

[10] Serge LUZZATO. Mémoire de la terreur, vieux montagnards et jeunes républicains au XIXE siècle. Presses universitaires de Lyon, 1991, page 65.

[11] Serge LUZZATO. Mémoire de la terreur, vieux montagnards et jeunes républicains au XIXE siècle. Presses universitaires de Lyon, 1991, page 66. Serge Luzzato s’appuie sur : A. BOUTON. Les Francs-maçons manceaux et la Révolution française, 1741-1815. Le Mans : Monnoyer, 1958. P. 295.

[12] Serge LUZZATO. Mémoire de la terreur, vieux montagnards et jeunes républicains au XIXE siècle. Presses universitaires de Lyon, 1991, page 66. Et aussi Ph. CHASLES. Mémoires. Paris : Charpentier, 1876. Vol. 1, p. 195.

[13] Nom des frères de sa femme.

[14] Consultable à l’adresse :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6121417z/f1.image.r=des+r%C3%A9volutions+et+du+peuple.emailOK.langFR

[15] Halma Poncelet. Des révolutions et du peuple. Paris : 1822 ; P. 8.

[16] Halma Poncelet. Des révolutions et du peuple. Paris : 1822 ; P. 4.

Sur cette volonté de dévaluer le peuple lire le récent travail de Déborah COHEN.La nature du peuple, les formes de l’imaginaire social ( XVIII° - XXI° siècles ). Seyssel, Champ Vallon, 2010

[17] Halma Poncelet. Des révolutions et du peuple. Paris : 1822 ; P. 16.

[18] Halma Poncelet. Des révolutions et du peuple. Paris : 1822 ; P. 30.

[19] Lettre du 15 novembre 1817, citée dans Cl. PICHOIS, J. DAUTRY. Aix en Provence : Ophrys, 1958, P. 140.

[20] Lettre du 9 août 1818, citée dans Cl. PICHOIS, J. DAUTRY. Aix en Provence : Ophrys, 1958, P. 139-140.

[21] Philarète CHASLES. Mémoires. Tome I, p. 7. Cet aveu d’une inclinaison pour les girondins est par ailleurs contredite par d’autres passages des mémoire de Philarète, mais pas ses prises de distances vis-à-vis des montagnards.

[22] Serge LUZZATO. Mémoire de la terreur, vieux montagnards et jeunes républicains au XIXE siècle. Presses universitaires de Lyon, 1991, page 158-159.

[23] Il était âgé de 73 ans.

[24] Le patriote français était le journal fondé par Jacques Pierre Brissot, député à la Convention du département d’Eure-et-Loir, et un des principaux chefs de file des Girondins dans cette assemblée. Il parut du 10 avril 1789 au 2 juin 1793.

[25] Cité dans BIARD, Michel. Missionnaires de la République. Paris : Comité des travaux historiques et scientifiques, 2002. Page 13.

Chasles comme d’autres Montagnards se verra très souvent reproché son état d’ancien prêtre au sein de la Convention, reproche émanant le plus souvent des rangs des Girondins.

Le texte intégral est le suivant :

« Chartres – Le missionnaire de l’anarchie, le prêtre Chasles continue dans une campagne son honorable apostolat, prêchant la  sans-culotterie avec son beau gilet et ses bruyantes breloques, mais il ne fait pas fortune. Le bout de l’oreille perce dans tous ce qu’il dit ; et nos bonnets de laine même se moquent de lui. C’est un prêtre, dit-on, c’est-à-dire un homme qui a prêché longtemps ce qu’il ne croyait pas. Il serait demain aux genoux d’un roi, si le royalisme dominait et lui souriait. Hypocrisie et nullité, voilà Chasles du côté de l’âme et de l’esprit ».

[26] Voir en annexe la biographie donnée dans M. MICHAUD en 1844, que l’on peut qualifier de « légende noire » de Chasles et celle donnée dans les mémoires de son propre fils , Philarète, qui en constitue la « légende dorée » ( il est d’ailleurs possible que Chasles lui-même ne soit pas totalement étranger à cette dernière.)

[27] Source : M. MICHAUD ( dir. ) Biographie universelle ancienne et moderne, histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes.  Paris : A.  Thoisnier éditeur, 1844 ( nouvelle édition ). Tome 7, page 690 – 692.

[28] Son nom est écrit Châles dans les tables du Moniteur.

[29] Chartres, 1785, In-8°. Dans l’année littéraire, l’auteur de cet ouvrage est mal nommé Charles.

[30] Voy. Le Moniteur du 17 janvier 1795, où Clauzel reproche à Chasles d’avoir travaillé longtemps à la feuille de l’abbé Royou. [ En fait, cette remarque de Clauzel fut prononcée le 1er germinal an III ( 21 mars 1795 ) au cours du débat sur le décret de « grande police » auquel s’opposa Chasles et les derniers Montagnards. ]

[31] [ Nous n’avons pas trouvé de trace de cette intervention de Chasles, le 10 décembre dans le Moniteur universel, par contre le 14, il soutient bien l’arrêté de la commune de Paris sur les conseils de Louis XVI. De même, le 10, Marat, n’intervient pas pour s’opposer à ce que Louis XVI puisse choisir ses conseils mais pour compléter le rapport fait par Robert Lindet au nom de la commission des vingt et un sur les crimes imputés à Louis XVI. ]

[32] [ Il intervient pour soutenir une proposition de Thuriot sur un rapport de commissaires de la Convention. ]

[33] [ Chasles maintint ses accusation malgré l’intervention de Goupilleau, l’assemblée renvoya au Comité de salut public. ]

[34] [ Nous n’avons pas trouvé de trace de ces prétendues interventions de Chasles dans Le Moniteur universel. Au contraire Chasles n’intervient pas entre le 16 mai et le mois de juin. ]

[35] [  Ce débat eut lieu le 3 juin, non le 2, rien n’indique que Chasles fut à l’origine de la demande de lecture de la lettre de Marat.]

[36] [ Nous n’avons pas trouvé de trace de ces faits dans Le Moniteur universel, alors qu’il y est longuement question de Chasles et de son retour difficile à Paris. ]

[37] [ Il s’agit de la séance du 12 pluviôse et non celle du 13. ]

[38] [ En fait, le 28 pluviôse, Chasles ne demande pas son affiliation aux jacobin, il en est membre depuis le 28 septembre 1792, mais il passe au scrutin épuratoire avec succès.]

[39] [ L’intervention de Chasles à  lieu au club des jacobins et entraîne bien la radiation de Guffroy dudit club le 13, mais pas la suspension du journal comme pourrait le laisser croire la formulation choisit par l’auteur de la biographie. ]

[40] [ En fait Chasles avait réintégré la convention la 26 pluviôse ( 14 février ), le 15 ventôse, il dénonce à la tribune un placard contre lui et rend compte de sa mission à l’armée du Nord le 16. ]

[41] [ Les archives parlementaires signalent au contraire que Chasles fut souvent interrompu par des applaudissements lors de son rapport, la Convention ordonnant l’impression et la distribution de ce rapport – AP, LXXXVI, pages 124-125. Par contre, il est vrai que jusqu’à thermidor, il n’intervient plus à la convention, il intervient plusieurs fois, en germinal, au club des jacobins, cette absence d’intervention à la convention n’est pas rare de sa part et peut aussi s’expliquer par son état de santé réellement chancelant. ]

[42] [ Il s’agit de la séance du club des jacobins du 26 thermidor – qui correspond bien au 13 août 1794.]

[43] [ Le 21 brumaire an III, Chasles intervient pour demander que toute  accusation contre un représentant soit écrite et signée et qu’elle soit lue à la tribune. ]

[44] Moniteur du 15 ventôse an 3 ( 4 mars 1795 ).

[45] ? ? ?

[46] Source : Philarète CHASLES. Mémoires, Tome 1. 2ème édition; Paris : G. Charpentier, libraire-éditeur, 1876. Pages 26 – 30. D’après la préface primitive de cet ouvrage, c’est vers 1828 – 1830 que Philarète Chasles écrivit une première version de ses mémoires, soit peu de temps après la disparition de son père ce qui pourrait expliquer l’émotion palpable dans l’introduction définitive et dans le premier chapitre lorsque l’auteur évoque son père. Cet ouvrage est consultable sur le site internet « gallica » de la Bibliothèque nationale de France. Les notes de bas de page qui ne sont pas en italiques sont de Philarète Chasles lui-même.

[47] Se reporter aux pages 23  à 26 de l’introduction aux mémoires de Philarète. L’ouvrage de Michaud datant de 1844, il est donc exclu que le conventionnel lui-même puisse être l’auteur de cet notice.

[48]  Extrait des pages 25 et 26 du tome 1 des Mémoires de Philarète Chasles : «  L. Michaud, d’une famille de roture, frère d’un imprimeur de Paris, appartenait à ce groupe bourgeois antirévolutionnaire qui se reliait aux vieux parlementaires, groupe qui ne s’était pas détaché de l’ancien monde, en avait emprunté un certain goût de l’élégance, un certain parfum de savoir antique, une attache sincère bien que légère au culte catholique et aux idées religieuses, et comprenait Dussault, Geoffroy, de Feletz, Hoffman. Ce groupe était aimable : La douceur et la paisible modération des mœurs, la culture des lettres classiques, de petits vices moraux sans éclat et sans effronterie, une activité d’esprit agréable et vivifiante, l’horreur des excès sanglants, la répugnance pour les utopies folles, du bon sens, mais dans une certaine mesure et sans grandeur aussi, les derniers reflets d’une civilisation brillante empruntés aux salons d’autrefois, et devenue moins lascive, moins étourdie, moins insolente, leur rendait très-odieux tous les souvenirs de la Révolution et très à craindre le retour de la République. Vers la fin du Directoire, ce groupe, impuissant quant aux faits, s’était rendu puissant par l’esprit. Ce fut lui qui soutint les Débats, annoncés et créés d’abord en 1789 ; - lui qui prépara ensuite, couva et fit éclore le grand dictionnaire biographique, où les morts devaient être classés, jugés, immolés, s’ils étaient des ennemis ; justifiés, s’ils étaient amis ; et à la fin duquel, dans un supplément consacré à cet usage, petite salle expiatoire, les vivants eux-mêmes devaient être soumis à la même préparation. Michaud, que j’ai connu dans sa vieillesse, avait été procrit par la République ; prosateur froid, érudit sans profondeur, poëte sans éclat, de l’école fine et délicate de Fontenelle, Voltaire et Lamothe Houdard, il réunissait toutes les qualités de goût épuré, de sensibilité raffinée, de grâce sociale et de critique pénétrante, qui caractérisait le groupe spécial dont j’ai parlé. Son  Printemps d’un Proscrit est du Cooper écrit dans le boudoir, en souvenir des bois et des prairies, un moment aperçus. C’était une grande figure maigre, il plaisait, il séduisait même. Toute cette génération de royalistes en lutte, longtemps persécutés, était charmante ; les anciennes qualités s’étaient affinées, épurées, les vices affaiblis et tempérés ; mais c’étaient des hommes de parti. Ils se vengeaient et frappaient. Aussi faut-il se défier de tout ce qu’ils ont écrit, surtout leur grande biographie. Ce n’est pas de l’histoire, c’est de l’artillerie. »

[49] Ses codéputés étaient, entre autres : Pétion, Brissot, Delacroix ( d’Eure-et-Loir ), Lesage ( d’Eure-et-Loir ), etc. Le général Marceau était de Chartres.

[50] Dans l’ancienne Beauce, il n’y avait pas un seul noble ; les familles les plus considérées appartenaient à l’agriculture, profession la plus noble, parce qu’elle est la plus utile.

[51] Au collège du Plessis, où il avait gagné une bourse au concours. C’était à l’époque de l’expulsion des Jésuites ; beaucoup d’élèves de cette époque ont joué des rôles plus ou moins fameux dans la Révolution et dans les différents partis : le prince Lambesc, Anacharsis Clootz, le général Lafayette, l’abbé de Montesquiou, le vicomte de Mirabeau, le duc de Lévis, le comte Lally, Hérault-Séchelles, Clermont-Tonnerre, Robespierre, Fréron fils… et autres contemporains et condisciples de l’ex-conventionnel Chasles. Il a été couronné plusieurs fois à l’Université, surtout dans les hautes classes. Sa bonne conduite, autant et plus que ses succès, lui ont procuré l’estime et la confiance de ses supérieurs, au point qu’ils l’ont chargé de l’éducation de quelques élèves, avant même qu’il eût fini ses cours d’études.

[52] Sa nomination a été faite, non par l’évêque, qui venait de mourir subitement, mais par les administrateurs et le corps municipal ; observation importante qui prouve que, tout en respectant la religion, il servait déjà la philosophie moderne. On se souvient encore de sa manière d’enseigner, neuve et hardie pour le temps, et du talent qu’il avait de communiquer à ses élèves le chaleur d’âme qui lui est naturelle.

[53] Les deux frères, MM. De Conzié, étaient présidents, l’un des Etats d’Artois, l’autre de l’administration provinciale de Touraine. C’était pour les seconder dans leurs travaux administratifs et non dans le gouvernement de leurs diocèses qu’ils l’avaient appelé auprès d’eux ; il leur doit cette justice que, s’il a quelque capacité dans les affaires, c’est à ces deux prélats, ses bienfaiteurs, qu’il en est redevable.

[54] Ayant pour titre : le Correspondant d’Eure-et-Loir. C’est ce journal qui a jeté dans le département les premiers germes de cet esprit de tolérance et de modération qui a préservé les habitants d’Eure-et-Loir des excès et des malheurs de la Révolution.

[55] C’est à Nogent, surtout, qu’il faut aller chercher des preuves de la sagesse et de l’énergie, de la douceur et de la fermeté de l’administrateur Chasles. Sans doute, les nobles et les prêtres lui font un crime de son patriotisme : mais lui reprocheront ils quelque acte d’injustice, de partialité ou de vengeance ? Ce n’est plus sur des déclarations ou des imputations vagues que les hommes de la Révolution se jugent, mais sur des faits et d’après leur conduite, soit publique, soit privée. Or, l’ex-conventionnel Chasles ne craint pas de comparaître au tribunal de ses compatriotes, de tous les partis, de toutes les opinions : peu d’hommes, il ose le dire, ont autant que lui commandé et mérité l’estime générale.

[56] L’influence active et réelle de l’ex-conventionnel Chasles à la Convention n’a pas duré plus d’un an, et encore cette influence a-t-elle été beaucoup moins législative et civile qu’administrative et militaire. Aussi ne trouve-t-on pas son nom sur la liste des présidents, des secrétaires, ni parmi les membres de différents comités, quoiqu’il pût y prétendre ; - c’est qu’il a pris peu de part aux travaux intérieurs de l’Assemblée, ayant été presque toujours en mission, depuis février 93 jusqu’au 13 septembre de la même année, époque de sa blessure ; et , à dater de ce jour jusqu’à la fin de la session, il n’a quitté son lit que pour aller en prison. Il est loin de vouloir échapper à la solidarité de tout ce qui s’est fait à la Convention, n’importe à quelle époque ni en quel sens : il ne fait remarquer son absence que pour apprendre à ceux qui croient pouvoir le juger, d’après des traditions et les pamphlets du temps, combien il est étranger aux machinations, aux intrigues qui ont tiraillé la Convention en tous sens et qui ont fini par l’engloutir. La loi des suspects, cette loi qui, dit-on, a été le signal du meurtre et du carnage, cette loi est du 17 septembre, c’est-à-dire postérieure de quatre jours à la blessure de l’ex-conventionnel Chasles ; blessure si grave que neuf ans plus tard elle n’était pas cicatrisée, et qu’aujourd’hui même, à vingt-huit années de distance de date, elle lui est plus pénible que s’il eût souffert l’amputation sur le champ de bataille, comme on le lui proposait.

[57] Dans les départements de Seine-et-Oise ( Versailles ) et Eure-et-Loir ( Chartres, sa patrie ) pour le recrutement de trois cent mille hommes. Certes, il a fallu, pour vaincre les obstacles, du courage et de la persévérance. Il a fallu, pour ne pas se livrer à quelques accès d’irritation et de vengeance, vu l’agression et l’animosité des partis, de la sagesse et de la modération. Les temps sont trop éloignés et trop changés pour entrer dans le moindre détail. Il suffit de dire que l’ex-conventionnel Chasles n’a pas laissé après lui, dans les susdits départements, des souvenirs individuels ou collectifs dont il ait à rougir ou à s’effrayer. Pas un ordre de rigueur, même de simple arrestation, ne lui est  échappé ; pas une signature de lui, en matière de finance, même pour ses besoins personnels et pour ses frais de route. Il a parlé d’après ses opinions et sa conscience, il a peu écrit. Quand il a pu obliger, ç’a toujours été par des motifs de justice, sans égard au chapitre des ménagements et des considérations. La parenté, l’amitié, la reconnaissance même, n’ont jamais été auprès de lui des titres de recommandation et de faveur. Un patriote, suivant lui, devait être plus irréprochable qu’un autre et plus sévèrement traité quand il s’écarte du devoir.

Aux armées… sa conduite a contrasté avec celle de plusieurs de ses collègues. Sans faste, sans distraction, sans morgue, vivant avec ses compagnons d’armes amicalement, il ne les obligeait pas à marcher à la tête des colonnes, à braver le feu de l’ennemi, à monter à l’assaut, etc… C’est ce qu’a fait l’ex-conventionnel Chasles. La circonstance où il a été blessé est peu connue. Les recueils du temps n’en ont point parlé. Cependant les détails en sont curieux et honorables pour lui. Chasles était depuis le 1er juin à l’armée du Nord, en qualité de représentant. Toute la frontière était menacée et sur le point d’être envahie, depuis Maubeuge jusqu’à Dunkerque. Cette dernière ville était depuis trois mois bloquée par le duc d’York à la tête de plus de cent mille hommes. Il ne restait plus à la ville ni munitions ni vivres. Il fallait pour la délivrer donner la bataille aux Anglais. Le commandant en chef, Houchard, ramassa tout ce qu’il avait de troupes à proximité et en forma une masse d’environ quarante mille hommes. La surveille de l’action, on apprend par une correspondance interceptée que le général Beaulieu, cantonné à Ypres envoie au duc d’York un renfort de quarante mille hommes ; que ce renfort marche sur Weuvick et Wenin, et, de là, se rend à l’armée du duc. Il importait de ne pas laisser arriver à leur destination de tels auxiliaires. Chasles, que se trouvait à Cominés avec plusieurs généraux, entre autres Béru, assemble un conseil de guerre : on arrête un plan d’attaque pour le lendemain contre les deux villes susdites. On veut, par un de ces coups de main hardis, si familiers à cette époque, les emporter de vive force, chasser les garnisons qui les défendaient et attendre de pied ferme les Autrichiens de Beaulieu. Suivant le plan arrêté, Chasles devait marcher à la tête d’une colonne, chargée d’une fausse attaque. On avait déjà franchi deux redoutes : on allait monter à l’assaut lorsqu’un boulet vient frapper le représentant Chasles à la jambe gauche et lui brise le péroné. Il ne voulut pas qu’on le retirât du champ de bataille avant l’issue du combat ; il eut la joie d’entendre crier « Victoire ! » d’apprendre que les deux villes étaient prises, les garnisons prisonnières et le renfort de Beaulieu en déroute complète, abandonnant ses bagages et ses canons… Nul doute que cet avantage partiel n’ait contribué au succès du lendemain dans la plaine d’Hondschoot. Cette victoire décida du sort de la campagne et délivra complètement la frontière.