Philarète

Chasles : la tentation Bonapartiste et l'éducation de ses enfants.

Le fils du conventionnel rapporta dans ses mémoires, que le jour du sacre de Napoléon, celui-ci s’enfuit de sa maison de l’île Saint Louis par crainte d’éventuelles persécutions[1].

Cependant, l’ex-conventionnel fut tenté de se rallier au régime impérial uniquement dans l’espoir d’obtenir un poste. Ce dont, il se justifia dans une lettre à son fils datée du  22 février 1818[2] :

« Je ne regrette aucun des prétendus biens, sous le poids desquels ont succombé presque tous mes collègues. si parfois j’ai désiré d’honorables emplois, c’était, je puis le dire et le jurer, pour y travailler au soulagement de mes semblables. il était écrit là-haut que, pour le malheur de la France, les hommes probes et courageux, seraient écartés, décriés, réduits à l’impuissance. je me suis donc renfermé dans le cercle des devoirs privés.  tous les  genres de mal-aise sont venus m’assaillir, celui qui m’a le plus fatigué, çà été l’inaction. il est vrai que j’aurais pu me livrer à des études, à des travaux de cabinet, mais il me fallait un motif, un but. il m’était impossible de me détacher de celui qui, depuis 89, avait absorbé toutes mes facultés. ton éducation m’a occupé quelques années.  pourquoi d’autres mains que les miennes y ont coopéré ? c’est un reproche que je me fais tous les jours, quoique, pourtant, je sois fort excusable. »

En 1804, il sollicita, en vain, auprès de l’Empereur un poste de bibliothécaire à Paris. Il adressa une pétition, le 12 ventôse an XIII ( 3 mars 1805 ) à l’empereur[3] :

«  Vous ne souffrirez pas, Sire, qu’un ancien fonctionnaire, blessé au champ d’honneur, traine ainsi à la fleur de l’âge des jours misérables, au sein de l’abjection… Je le dis avec orgueil : Sire, je ne suis pas indigne de vos bienfaits…mon dévoûment à votre  Auguste personne, ma blessure…mais, Sire, c’est de votre bonté seule que j’attends l’amélioration de mon sort. J’ose demander à Votre Majesté à titre de supplément de pension une place de bibliothécaire dans une des bibliothèques de Paris. » Il déclarait vouloir « […] éterniser, autant qu’il est en moi, le souvenir de votre gloire, de vos bienfaits et de ma reconnaissance. », signant «  un homme de lettres » ce qui était certes un peu exagéré. De toute façon la réponse fut négative, ce fut un camarade d’étude de Chasles, l’abbé Le Chevalier, qui obtint la place vacante que visait l’ex-conventionnel[4].

En 1805, il adhéra à la Franc – Maçonnerie, il se fit recevoir à la Loge de saint Jean des Amis Incorruptibles ( ! ) rattachée au Grand – Orient de Paris, sans doute dans l’espoir d’arriver à trouver une place suite à l’échec de sa démarche individuelle.  Le 6 janvier 1806, la loge organisa une réunion pour la fête de la Saint Jean au court de laquelle des couplets de sa composition, en l’honneur de Napoléon, furent chantés :

Franc Maçonnerie«  Du Grand NAPOLEON

Que tout bon Franc-Maçon

Célèbre à l’unisson,

La Victoire et le Nom !

 

De NAPOLEOMAGNE

Je chante les Exploits,

Que chacun m’accompagne

Du cœur et de la voix !

Le Dieu de la Lumière

Sourit à nos accords ;

La France, tout entière,

Partage nos transports[5].

Durant la même période il réclama à plusieurs reprises la Légion d’honneur toujours en vain. La seule faveur qu’il obtint de l’Empereur fut une place au Prytanée pour son fils aîné, Philarète, par un  décret daté du 15 décembre 1806.

Vers 1810 ou 1811, la famille Chasles quitta la rue Marmousets pour la rue  Cassette[6] où l’ex-conventionnel tenta d’ouvrier une pension pour élèves. Pension qui n’exista probablement jamais et dont Philarète fut sans doute le seul élève. Pour les ex-conventionnels ces  années de l'Empire et de la Restauration furent celles de l'enfance  de leurs enfants ; enfants qu’il fallait éduquer. C'est ainsi que les conventionnels eurent l'occasion d’appliquer effectivement le discours pédagogique du XVIIIème siècle, largement inspiré de L’Emile de Rousseau, au profit de leurs propres enfants. Comme si la pédagogie  avait pris la place du militantisme politique abandonné, et constituait le terrain leur permettant de donner un sens à leur vieillesse. C’était d’autant plus vrai pour Chasles qui n’avait jamais oublié son passé de pédagogue, il consacra la période napoléonienne à « élever » son fils aîné Philarète. Ce dont se souviendra ce dernier dans les premières pages de ses mémoires[7]:

«  Mon père, singulier en tout, et n’ayant autre chose  à faire qu’à élever son premier enfant, me traita comme une République à fonder. Il résolut que rien de mon éducation ne ressemblerait aux éducations communes. Né en 1799, au mois d’octobre dans une petite propriété voisine de Chartres et appartenant à mon père, je fus, tout au sortir du sein maternel, plongé dans la cuve bouillante où le vin nouveau frémissait. Les préceptes de Rousseau furent suivis jusqu’à lâge de quatre ans. Mais alors on changea de route. A cinq ans, je savais lire ; à six ans, j’écrivais ; à huit ans, je savais le latin et traduisais Horace. Au lieu de catéchisme et de livres enfantins, on me donna Plutarque, Anarcharsis et Cornélius Népos. Chaque jour, il fallait copier une page de prose républicaine ; des fragments de romans héroîques ou sentimentaux s’y mêlaient ; c’était Clarisse Harlowe, Grandisson ou Cleveland. Jamais éducation ne fut plus entièrement, dois-je le dire ! plus follement dirigée, vers la passion, vers le désintéressement, vers l’abnégation de soi, vers l’analyse de son propre cœur, vers le culte d’un héroïsme idéal. Qu’on y ajoute la continuelle présence de mon père, ses discours enflammés, ses commentaires véhéments, son adoration pour Jean-Jacques. Ma première pensée nette et décidée fut qu’il était nécessaire de sacrifier aux autres sa personnalité. »

Passage des postesEn 1811, Chasles acheta l’hôtel de Flavacourt, 12 rue des postes[8] sur la montagne Sainte-Geneviève, pour un prix de 20 000 francs et une rente viagère de 3 000 Francs au précédent propriétaire. Le principal fut payé en quatre termes après le décès de Michel Chasles, le père du Conventionnel qui décéda en 1812. Ce qui ne lui permit pas d’éteindre totalement sa dette[9]. Il tenta à nouveau d’y ouvrir une pension pour élèves, sous le nom M. Halma, qui ne semble pas avoir eu d’existence plus réelle que celle de la rue Cassette. «  Là il s’enferma avec sa colère, un gros chien, sa bibliothèque déiste, plus de mille volumes contre le Christ, et fit mon éducation. Bonaparte s’occupait de faire celle de l’Europe, à laquelle il apprenait l’art militaire, qui le lui rendit bien. »[10]

 A la fin de l’empire il sembla revenir de ses tentations bonapartistes et recevait chez lui « Tous les débris de la République, toutes les têtes épargnées, oubliées ou seulement effleurées par les grandes tempêtes précédentes, accouraient chez mon père, en catimini, rasant les murs, tremblant d’être aperçus.[… ]» d’après les mémoires de Philarète[11]. Et de rajouter plus loin : «  Tous ces hommes n’étaient ni bons ni méchants. Une passion intense, générale, publique, contemporaine, les avait emportés comme un torrent emporterait un nageur qu’il soulèverait en l’entraînant. Aussi paraissaient-ils grands et redoutables parce qu’ils bondissaient sur les flots rouges et tumultueux d’une révolution. Hors de ce courant impétueux c’étaient les meilleures et, à quelques exceptions près, les plus honnêtes gens du monde ; […] »



[1] Philarète CHASLES. Mémoires. Vol. 1, pages 31 - 33.

[2] Citée dans PICHOIS, DAUTRY. Le conventionnel Chasles et ses idées démocratiques. Aix-en-Provence : éditions Ophrys, 1958   Page 114.

[3] Référence dans PICHOIS, DAUTRY. Le conventionnel Chasles… Page 11.

L’original de cette pétition se trouverait à la Bibliothèque de la ville d’Angers, ms. 1289, fos 87-89.

[4] Il semblerait que Chasles avait parlé de sa démarche à ce dernier. Bibliothèque de la ville d’Angers, ms. 1289, fos 92-93.

[5] B. N., Fonds F . . . M .. . , dossier de la Loge des Amis Incorruptibles. Une plaquette de 19 pages in-4° résume la réunion.

[6] Située dans l’actuel sixième arrondissement de Paris.

[7] Philarète CHASLES. Mémoires. Vol. 1, pages 6-7.

[8] Actuelle rue Lhomond dans le cinquième arrondissement de Paris. Cet hôtel sera habité par Michelet entre 1837 et 1848.

[9] Voir PICHOIS, DAUTRY. Le conventionnel Chasles… Pages 116 et 117.

[10] Philarète CHASLES. Mémoires. Tome I, p. 44.

[11] Philarète CHASLES. Mémoires. Tome I, p. 43 et suivantes. Il cite Lenain, Mallarmé, Robert Lindet, Savornin, Lanjuinais, Prieur de la Marne, Vadier, Amar.