Chasles le 12 germinal an III ( 1eravril 1795 ) et son emprisonnement.

La journée insurrectionnelle du 12 germinal an III ( mardi 1er avril 1795 ), comme celle du 1er prairial ( 20 mai 1795 )  était un mouvement sans-culotte indépendant, héritiers d'une tradition qui s'était exprimée en périodes de disettes alimentaires, un mouvement spontané, affranchi de toute organisation jacobine.

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Le 11 germinal an III ( 31 mars 1795 ), la section des Quinze-Vingts se présentait à la Convention pour présenter ses revendications : municipalité de Paris élue, réouverture des sociétés populaires et mise en application de la constitution de 1793.

Le lendemain, 12 germinal, un nombre important de manifestants désarmés, marchait sur la Convention, confiant dans  la performativité de la parole du peuple souverain, sans-culottes pour la plupart issus des faubourgs Saint-Antoine, Saint-Marceau, Saint-Jacques. Boissy d’Anglas, surnommé « Boissy-Famine » dans les faubourgs, lisait aux députés un rapport sur les subsistances tendant à prouver que tout était fait pour fournir Paris en subsistances, lorsqu’il fut interrompu par Perrin des Vosges qui annonçait qu’un grand nombre de citoyens de Paris étaient aux portes de la salle. Il abjura les conventionnels à l’unité. Il fut interrompu par : « […] Lesage-Sénault, Châles et autres, en lui criant : La liberté des patriotes ! »[1]

« La foule entra dans la salle en demandant « du pain et la mise en liberté des patriotes incarcérés depuis le 9 thermidor ». Elle se répandit partout et se mêla à la représentation nationale. Quelques membres de l’Assemblée voulurent protester, mais leur protestation fut étouffée. »[2]

 Un homme se détacha de la foule et prit la parole, Van Heck :

« Représentants, les hommes du 14 juillet, du 10 août et encore du 31 mai sont devant vous : ils ont juré de vivre libre ou mourir, ils maintiendront la constitution de 93 et la déclaration des Droits.

Il est temps que la classe indigente ne soit plus victime de l’égoïsme des riches et de la cupidité des marchands. Mettez un terme à vos divisions qui déchirent la patrie : la patrie ne doit pas souffrir de vos haines. Faites-nous donc justice de l’armée de Fréron, de ces messieurs à bâtons… Les hommes qui, au 14 juillet, on détruit la Bastille ne pensaient pas qu’on en élèverait mille autres pour incarcérer les patriotes. La cupidité des uns et la misère des autres n’ont plus de bornes. On méprise les assignats, parce que vous avez rendu des décrets qui leur ont fait perdre la confiance…

Et toi, Montagne sainte, qui a tant combattu pour la République, les hommes du 14 juillet, du 10 août et du 31 mai te réclament dans ce moment de crise ; tu les trouveras toujours prêts à te soutenir et à verser leur sang pour la République. »[3]

La montagne hésita et engagea, notamment Choudieu,  le peuple à se retirer pour laisser l’assemblée délibérée. Ce que fit la foule pacifiquement.

En fin de journée, la foule encore massée à l’extérieur fut repoussée sans heurts par les gardes nationaux des beaux quartiers secondés par « l’armée de Fréron », selon l’expression de l’orateur des sans-culottes, et quelques soldats commandés par Pichegru. Il semblerait que ces derniers envahirent à leur tour la Convention prétendant venir la libérer. La montagne protesta, s’écriant que la Convention était libre et demanda  au président, André Dumont[4], de faire évacuer la salle. Chasles et Choudieu se serraient alors écriés que le royalisme était dans le fauteuil  ( de la présidence )[5]. Chasles demanda la parole contre le président. Il ne l’obtint pas[6].Il signa, avec 50 autres députés, la demande d’appel nominal, déposée par Lecointre de Versailles, pour défendre les députés décrétés d’arrestation suite aux émeutes du même jour : Barère, Billaud et Collot[7].

Paris fut mis en état de siège, Pichegru nommé commandant en chef . La déportation immédiate fut décrétée pour Vadier, Barère, Collot et Billaud. À la barre Tallien, Dumont, Thibaudeau, Bourdon de l’oise, Barras se déchaînèrent contre les Montagnards, accusés d'avoir soutenu l'émeute. Sous le prétexte de prétendus attentats commis sur deux députés de droite ( Auquis et Pénière ), le soir même la Convention décréta d’arrestation et d’enfermement au fort de Ham de huit députés montagnards[8] : « […] La Convention a décrétée dans la nuit que Collot, Billaud, Barrère et Vadier seraient  à l’instant déportés ; que Duhem, Choudieu, Châles, Léonard-Bourdon, Huguet, Amar, Foussedoire, et Ruamps seraient mis en état d’arrestation, et traduits au château de Ham. »[9]

Dans sa séance du 16 germinal an III ( 5 avril 1795 ), la Convention décréta d’arrestation : Moyse  Bayle, Thuriot, Cambon,  Granet, Levasseur de la Sarthe, Crassous, Maignet,  Lecointre de Versailles et Hentz[10]. Ces arrestations complétaient celles du 12.

Ils furent décrétés d’accusation le 2 prairial an III ( 21 mai 1795 ).

Le 13 germinal an III ( 2 avril 1795 ), six députés arrêtés la veille, dont Chasles[11], furent transférés à six heures du soir[12], vers Chaillot. Le cortège subit une tentative d’assaut par une foule tentant de libérer les prisonniers. Ils arrivèrent au fort de Ham, le 14 ( 3 avril 1795 ).

Fort de HamChasles resta à Ham durant tout le mois d’avril 1795. Plus tard, le fils du Conventionnel, Philarète, évoquait le séjour de son père au château de Ham avec des expressions romantiques et idéalisées. D’après ce dernier, ce fut au cours de ce séjour dans les geôles de la réaction thermidorienne, que Chasles et Goujon se firent mutuellement la promesse de choisir comme nom de leur fils, s’ils en avaient un, celui de Philarète. Chasles tint sa promesse en espérant que le nom ne fût pas au calendrier catholique pour que l’enfant n’ait à partager que les idées de son père[13] :

«  Pour moi, j’étais bien enfant quand le nom de Ham retentissait à mon oreille ; c’était la terreur et l’amusement de nos soirées. Je connais ses pierres noires, ses remparts, ses escaliers tortueux et ses plates-formes dominatrices, comme si je les avais bâtis. Je sais la profondeur des fossés ; je vois d’ici la chambre que mon père habitait. Il me disait les histoires du donjon, […] ; les caractères des détenus, leurs espérances, leur passé ; la part qu’ils avaient pris au mouvement redoutable de la Révolution naissante et furieuse ; et comment je fus nommé  Philarète, nom beaucoup trop ambitieux pour moi, à cause de ce château et du Jeune Anarcharsis  que l’on y lisait. »

Le Comité de sûreté général décida de transférer les prisonniers à Sedan, le 30 avril[14], craignant des attroupements dans la région picarde. Le 3 mai en fin de journée Duhem, Choudieu et Chasles quittaient le Fort de Ham sous bonne escorte après avoir fait quelques difficultés à se séparer de leurs camarades.

Durant ce séjour pénitentiaire, Chasles perdit l’usage de sa  jambe blessée en 1793 lors de sa mission à l’armée du Nord, jambe atteinte par la gangrène. En Juillet 1795, il écrivait à Guyomard, député des Côtes du Nord à la Convention qui était intervenu pour faire connaître les requêtes de plusieurs détenus, pour demander des secours joignant une série de pièces justificatives[15] dont une déclaration des officiers de santé de l’hôpital militaire de Sedan ; datée du 7 mai 1795, constatant trois ulcères dans sa plaie, un procès-verbal dressé par d’autres officiers de santé, daté du 10 juillet 1795, signalant un « vice scorbutique suite à l’appauvrissement des liqueurs. »

Suite à l’insurrection royaliste du 13 vendémiaire an IV ( 5 octobre 1795 ), insurrection réprimée par Bonaparte, une certaine confiance animait conventionnels et des militants sans-culottes emprisonnés, leur avenir  se présentait sous un  jour plus clément. Dès le 20 vendémiaire an IV ( 12 octobre 1795 ), Barère faisait voter, par la Convention l’interdiction de citer en justice les ex-membres des municipalités jacobines et ceux des comités révolutionnaires. Lors de la séance du 30 vendémiaire ( 22 octobre 1795 ), Marie-Joseph Chénier conseillait à l’Assemblée : « ne créons plus de mot de parti, oublions à jamais les qualifications de modérés, de girondins, de terroristes, qui ne servaient qu'à nous déchirer »[16] Dans sa lettre à son ancien collègue, Chasles décrivait  ses souffrances : «  je ne dors et ne digère plus. je rends le sang par les selles et les urines. j’ai l’estomach et la poitrine délabrés, des maux de tête,  des douleurs des membres, occasionnés par la fièvre […] »

Le 4 vendémiaire an IV ( 26 septembre 1795 ), la Convention, adoptait un arrêté obligeant les Conventionnels a établir un état de leur fortune avant  et après la révolution. Ce fut l’occasion pour Chasles de présenter une sorte de défense. Il avait tout perdu, toute sa fortune se constituant

«  de quelques articles de garderobe,

d’une jambe cassée et non guérie,

 d’une santé complètement délabrée, et

d’une captivité, dont je ne puis prévoir

         ni la durée ni l’issue. »[17]

Ses réclamations aboutirent à ce que, le 25 vendémiaire an IV ( 17 octobre 1795 ), le Comité de sûreté général arrêta que Chasles fut transféré dans une chambre particulière sous la surveillance d’un gendarme pour se rétablir.

Le 4 Brumaire an IV ( 26 octobre 1795 ), au moment de se séparer, la Convention vota une loi d’amnistie, en étaient exclus les insurgés du 13 vendémiaire an IV ( 5 octobre 1795 ), les prêtres déportés, les fabricants de faux-assignats, les nobles émigrés …[18]

La veille, à la Convention, Lesage-Senault, applaudit par les tribune, avait demandé la libération de Choudieu, Duhem et Chasles « […] contre lesquels il n’existe pas la moindre preuve. »

Chasles rentra à Paris  le 1er novembre 1795.

Cependant cette loi d’amnistie ne constituait aucunement une alliance politique. Dès les débuts du régime directorial dans l’hiver de l’an IV, il apparaissait clairement que le rapprochement entre anciens terroristes et les régicides de gouvernement, anciens thermidoriens, avortait. Avant même l’arrestation de Babeuf, en Floréal an IV ( avril-mai 1796 ) Edme-Bonaventure Courtois, ancien dantoniste et député au Conseil des Anciens, publiait une Réponse aux détracteurs du 9 thermidor de l'an II qui retraçait le climat politique d’alors. Courtois s’en prenait surtout à Babeuf, Châles, Antonelle qu’il qualifiait de « pauvres abeilles sans aiguillon » qui ne peuvent qu' « emprunt[er] contre les vivants les flèches des morts […]»[19]. Derrière l’attaque, il rendait d’une certaine façon hommage à Chasles en reconnaissant en lui un ennemi politique de premier plan. C’était peut-être exagéré.



[1] Moniteur Universel, n° 194, Quartidi  14 germinal an III ( 03/03/1795). P. 791-792.

[2] CHOUDIEU. Mémoires et Notes. Paris : Plon, 1897. P. 300.

[3] CHOUDIEU. Mémoires et Notes. Paris : Plon, 1897. Pp. 300 et 301.

[4] Thermidorien, ancien terroriste en l’an II, un des « réacteurs » les plus acharnés, sans doute proche des muscadins, voire de royalistes .

[5] Rapporté par  PICHOIS et DAUTRY. Le conventionnel Chasles et ses idées démocratiques. Aix-en-Provence : éditions Ophrys, 1958. Page 94. Nous n’avons pas trouvé trace de cette apostrophe dans le Moniteur Universel.

[6] Moniteur Universel, n° 195, Quintidi  15 germinal an III ( 04/03/1795). P. 793.

[7] Moniteur, tome 24, 6 vendémiaire an III, p. 54.

Voir aussi F. BRUNEL. « Les derniers Montagnards et l’unité révolutionnaire ». In A . SOBOUL ( dir. ). Actes du colloque Girondins et Montagnards ( Sorbonne, 14 décembre 1975 ). Paris : Société des études robespierristes, 1980. Pages 297 à 316.

L’auteur cite les signataires de cette pétition : Lecointre : Alard, Albitte ( jeune ), Armonville, Barbeau-Dubarran, Bourbotte, L. Bourdon, Boutrouë, Boyaval, Brisson, Calon, Cambon, Châles, Cochet, Coupé de l'Oise, Crassous, Duhem, Dupuch, Duval, Edouard, Escudier, Fayau, Gay-Vernon, Gélin, Grosse-Durocher, Guimbertaut, Guyardin, Guyton-Morveau, Ingrand, Javogues, Lanot, Laguire, Lecarpentier de la Manche, Lefiot, Lesage-Senault, Levasseur de la Meurthe, Levasseur de la Sarthe, Maignet, Maribon'Montaut, Meaulle, Michaud, Peyssard, Pons de Verdun, Prieur de la Côte d'Or, Prieur de la Marne, Romme, Ruamp, Soubrany, Thirion, Voulland.

[8] Chasles fit partie de la première vague d’arrestation, les 12 et 16 germinal an III ( source : F. BRUNEL. « Les derniers Montagnards et l’unité révolutionnaire ». In A . SOBOUL ( dir. ). Actes du colloque Girondins et Montagnards ( Sorbonne, 14 décembre 1975 ). Paris : Société des études robespierristes, 1980. Pages 297 à 316. )

[9] Moniteur Universel, n° 194, Quartidi  14 germinal an III ( 03/03/1795). P. 791-792.

[10] Moniteur Universel, n° 197, Septidi  17 germinal an III ( 06/03/1795). P. 804.

[11] Les autres étant Duhem, Léonard Bourdon, Choudieu, Foussoire et Amar.

[12] A N, F7. 4443, plaq. 4, pièces 249 et pièce 251 pour la mise sous scellés des papiers de Chasles.

[13] Philarète CHASLES. Mémoires. Vol. 1. P. 17, la citation provient du même volume aux pages 67-68.

[14] Arrêt de transfert : A N, F7. 4443, plaq. 5, pièce 332.

[15] A N, F7. 4443, plaq. 4, pièces242 à 248.

[16] Moniteur, XXVI, p. 283 ( séance du 30 vendémiaire an IV ).

[17] A  N, C. 353, dos. 1838, plaq. III, pièce 23.

[18] Moniteur, XXVI, p. 348-349.

[19] E.- B. Courtois, Réponse aux détracteurs du 9 thermidor de l'an II,Paris, ( floréal ) an IV, p. 19.