Le 7 mars 1789 à Nogent-le-Rotrou.

7 mars 1789Nogent se révoltait contre les blatiers[1] dès la fin de l’hivers de l’année 1789. Une femme déclarait qu’étant le samedi 7 mars vers les 13 heures « […] a acheter du grain au marché elle apperçu plusieurs femmes qui courraient après un homme que l’on dit estre blatier. […La foule…] se jeta à corps perdu dans la maison dudit blatier »[2]. On dut l’emprisonner, ledit blatier, pour éviter qu’il ne fût lynché.

Les révoltes provoquées par la disette se doublèrent d’émeutes dirigées contre la perception des droits seigneuriaux. Nogent – le – Rotrou n’échappa pas à cette règle. Dès le 7 mars, les Nogentais se révoltaient contre le droit de « havage ». C’était d’ailleurs toujours le thème des subsistances qui sous – tendait ce mouvement. Le droit de « havage » consistait en la perception de la 26ème partie de toute espèce de denrée exposée au marché de Nogent : grains, fruits, œufs, fromages, beurre, laine, … Il s’acquittait par le vendeur et se percevait à l’aide d’ustensiles que l’on appelait des « poelettes ». En 1789, le comte d’Orsay, dernier seigneur de Nogent – le – Rotrou, percevait ce droit.

Depuis longtemps les Nogentais s’opposaient à ce droit. Le cahier de doléances du tiers – état de Nogent le dénonçait comme un facteur de vie chère :

 « Les droits qui écrasent cette communauté sont un fléau commun à toutes les autres communautés. Mais elle a par-dessus toutes les autres, 2000 malheureux à la mendicité ; elle a de particulier des droits de havage considérables perçus au profit du seigneur, dont les agents tourmentent les approvisionneurs qu’ils rançonnent arbitrairement sur toutes les denrées sans exception, et notamment le blé et autres grains, de sorte que, dans les temps de cherté, le laboureur dont le préjudice devient alors considérable, parce qu’il paye en essence, évite le marché de Nogent. Il cherche à transporter ses grains sur les marchés voisins où il est maltraité. Il calcule que ces droits de havage sont le prix de sa dépense.

Les classes malheureuses ne sont point approvisionnées et achètent plus cher par conséquent, parce qu’il y en a une moindre quantité d’exposée au marché. Le peuple murmure contre le laboureur, contre les marchands du dehors qui viennent se mettre en concurrence avec lui, contre le seigneur, contre ses agents, contre les officiers dont les réquisitions et les jugements autorisent et soustiennent ces impôts onéreux. Le peuple cabale, s’ameute, et il est d’exemple que ces droits excitent des révoltes […] »[3]

En se révoltant contre ce droit, les Nogentais s’attaquaient à ce qu’ils considéraient comme un facteur de vie chère, mais ils s’en prenaient également à un élément d’inégalité sociale. En effet depuis un arrêté au conseil de Nogent – le Rotrou, datant de 1764, les habitants nobles ecclésiastiques et bourgeois étaient exceptés du paiement de ce droit sur les produits qu’ils vendaient eux – mêmes. Une place distincte leur était réservée au marché de Nogent[4]. Pour bénéficier de ce privilège, il leur fallait fournir un certificat prouvant que ces produits avaient bien poussé sur leur propre domaine.

Les Nogentais tentaient de tourner ce droit. Le 3 septembre 1787, une ordonnance de police faisait défense aux « […] faux – bourgeois, laboureurs, marchands et forains tenant  des magasins à titre de loyer ou autrement en ville de vendre du bled, grain et grenailles les jours de foire et de marché ou autre jour de la semaine sans appeler les mesureurs du seigneur »[5]

Le 7 mars, les révoltés se bornèrent à proférer des menaces contre le seigneur. Ils se proposaient, également, d’empêcher la perception du droit de havage lors du prochain marché. Il n’en fut rien. Ils ne passèrent des paroles aux actes que deux mois plus tard.

Les femmes paraissaient être à la tête du mouvement . Elles étaient les plus déterminées, elles n’hésitaient pas à renverser et à fouler aux pieds les individus qu’elles rendaient responsables de la cherté du pain. Au cours des émeutes du 7 mars de nombreuses femmes étaient munies de triques ou bâtons. La femme Pipereau avouait avoir jeté la première pierre dans la vitre de la maison du blatier le 7 mars 1789, et la veuve Haudebourg reconnaissait avoir donné des coups de poings et de pieds audit blatier.[6]



[1] Le terme signifiait marchands de grains mais avec une connotation négative. On désignait par ce terme les « gros » marchands en grains que l’on soupçonnait, à tort ou à raison, de pratiquer l’accaparement pour faire monter les prix.

[2] A. D. Eure – et – Loir, B. 2451.

[3] Cahier de doléance du tiers – état de Nogent – le – Rotrou, publié par E. LEFEVRE. Annuaire d’Eure – et – Loir pour 1848. Chartres, 1848. Pages 346 – 347.

[4] P. DESSEIX. Les campagnes nogentaises à l’époque moderne. Mémoire de maîtrise dactylographié, Le Mans, 1975. P. 42.

[5] Cité dans P. DESSEIX. «  1789 … mouvements populaires à Nogent – le – Rotrou ». In Cahiers percherons, n° 63, 1980, p. 7.

[6] A. D. Eure – et – Loir, B. 2451.

 

 

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