Après la disparition de l’Ami du peuple, Chasles resta un montagnard radical, qui comme tel s’attira une certaine méfiance, voire une hostilité certaine, de la part des amis de Robespierre.

12 Pére DuchesneUn montagnard qui se montra sensible aux symboles révolutionnaires.

Au printemps 1794, le 9 germinal an II ( 20 mars 1794 ),  au  moment de la chute de la « faction » hébertiste,  Lacombe annonçait à la Société des Jacobins,  que la police avait donner l’ordre de « resserrer » tous les bustes de Chalier. « […] Il demande que la Société prenne des renseignements sur cet objet. […] » Dumas demanda à Lacombe d’où il tenait cette information, ce dernier répondait que : «  […], s’étant trouvé hier au Comité révolutionnaire de la section des Tuileries, un inspecteur de police vint annoncer que la police avait défendu d’avoir chez soi le buste de Chalier. » Legendre, comme l’avait fait avant lui Dumas, mit en garde la Société contre les faux bruits et demanda  qu’une députation fut envoyée à la municipalité de Paris pour s’informer si l’ordre dont il venait d’être question émanait de la police, et que les calomniateurs fussent punis, si le faits se trouvait confirmé. A ce moment de la discussion « Châles demande qu’on s’assure  du civisme et des sentiments de l’inspecteur de police qui est allé au Comité révolutionnaire de la section des Tuileries annoncer que le buste de Chalier était proscrit. »[1] Finalement, les Jacobins décidèrent qu’une dénonciation serait faite au Tribunal révolutionnaire.

Chasles qui pouvait passer pour un proche des hébertiste, surtout après sa mission dans le Nord où il eut l’occasion de fréquenter de près d’authentiques « hébertistes »[2] (  n’oublions pas la remarque d’Albert Mathiez qui le qualifie de « l’hébertiste Chasles »[3], écrivait alors aux patriotes de Nogent-le-Rotrou, le 26 ventôse an II ( 16 mars 1794 ) :

«  Châles, à ses frères de Nogent. Salut.

les journaux vous apprendront de grandes et surprenantes nouvelles. encore une conspiration découverte et déjouée ! et quels en sont les principaux agens ? les hommes qu’on croioit les meilleurs patriotes, hébert ( ou le Père Duchène ), Ronsin, Vincent, Momoro etc. etc. en vérité, bientôt il faudra se défier de son ombre. tout cela prouve que nulle puissance sur la terre ne fera rétrograder la révolution, et que les sans-culottes, sous la sauvegarde de leur étoile et de leur union, triompheront de tous leurs ennemis.

Je ne puis vous donner de détails sur la conjuration.

Vivent les Sans-culottes !

Vive le Comité de Salut public et la Montagne.

                                             Châles. »[4]

Un montagnard également sensible à la corruption du personnel politique et plus particulièrement des Conventionnels.

Le 16 germinal An II ( 5 avril 1794 ), le jour même de l’exécution de Danton, Chasles demandait, lors de la séance des Jacobins,  que « […] Couthon rende compte de la séance mémorable qui a eu lieu aujourd’hui à la Convention nationale, et du décret qui oblige les membres de la Convention  de mettre au jour leur conduite morale et politique. »[5] Ce qui lui valut une  réponse cassante de la part de Robespierre : «  Robespierre. – Puisque l’on convient qu’il s’est passé un événement intéressant pour la liberté ; que les opérations sublimes de la Convention viennent encore de sauver la patrie, si elle persévère dans ses opérations, si elle continue de distinguer l’innocence d’avec l’aristocratie, si enfin elle se montre aussi soigneuse de protéger l’une que de frapper l’autre ; puisque l’on convient de tous ces faits, je demande que la conjuration soit à l’ordre du jour ; que, si quelque bon citoyen peut développer les circonstances affreuses qui dérivent du principe de cette conspiration, s’il peut vous faire part des détails importants qui n’ont pas été connus jusqu’à présent, qu’il monte à la tribune, et qu’il fasse connaître toute la profonde scélératesse des conspirateurs qui voulaient nous entraîner dans le précipice où seuls ils sont tombés. C’est de cette manière que nous porterons des coups terribles ; c’est ainsi que nous écraserons les ennemis de la liberté, et non par des mesures partielles et inconsidérées ; c’est en allant droit à eux, c’est en les attaquant en face et avec acharnement, c’est en plongeant dans leur cœur le poignard de la justice, que nous pourrons libérer la liberté de tous les scélérats qui veulent la détruire.

Cet ordre du jour doit sans contredit l’emporter sur celui que vous a proposé Châles. Et qu’importe que la Convention oblige chacun de ses membres à rendre compte de sa fortune ? N’est-il pas évident que les fripons seuls pourront échapper à la rigueur de cette mesure ? Les fripons ont leur fortune en portefeuille ou chez l’étranger. Brissot se disait pauvre, et l’on sait qu’il avait des maisons à Londres ;  Chabot disait qu’il n’avait pas touché la dot de sa femme ; tous les coupables qui ont péri par la main de la justice se disaient pauvres. Les scélérats diront toujours au peuple : « Nous sommes pauvres et incorruptibles ; vous ne pouvez pas prouver que nous sommes riches. » Citoyens, regardons comme un principe invariable de ne jamais présenter au mauvais citoyen le moyen de se ranger parmi les patriotes ; exigeons d’eux des preuves qui appartiennent exclusivement aux patriotes, et rejetons tout ce qui peut être commun aux patriotes et aux aristocrates. Les patriotes sont purs ; s’il en est à qui la fortune ait accordé des dons que la vertu méprise et que la cupidité seule estime, ils sont bien loin de vouloir les cacher ; ils n’ont pas de plus grand désir que d’en faire un noble usage ; il n’y a que les conspirateurs qui mettent leur intérêt à les soustraire à la vue du peuple. Les preuves que nous devons exiger, c’est une vie dont les moments  soient tous marqués par des actions vertueuses, une vie remplie de sacrifices faits à la patrie. Qu’importe que l’on ait monté sa garde et payé régulièrement ses impôts ?  Qu’importe que l’on me dise : « Tu ne prouveras pas que ma fortune ait  augmenté depuis la Révolution ? » Il faut renvoyer au temps de La Fayette les moyens qui n’étaient mis en usage que par ses amis et partisans. C’est avec de telles preuves qu’ils prétendaient être les seuls patriotes ; eux seuls possédaient au suprême degré le patriotisme, parce qu’eux seuls pouvaient remplir les formalités qu’ils exigeaient eux-mêmes pour être patriotes. Ce n’est donc pas par le nombre de gardes qu’ils ont montées ou qu’ils ont fait monter pour eux, qu’il faut juger les hommes,  mais par le sacrifice continuel de leur ambition et de leur orgueil à la cause de la patrie. Il résulte de là que la proposition faite à la Convention d’obliger ses membres à rendre compte de leur fortune n’est pas aussi importante qu’elle le paraît au premier coup d’œil. Je sais qu’elle part d’une bonne âme honnête et juste, mais elle ne présente pas des résultats heureux.

En déjouant les conspirateurs,  nous n’avons pas encore atteint le but auquel nous tendons. Tant qu’il y aura une ligue de tyrans conjurés contre la France, la liberté sera exposée à de grands dangers. Cette réflexion doit soutenir votre justice et notre vigilance,  et nous engager à ne pas abandonner les grandes mesures que nous devons prendre. Frapper l’aristocratie, dès qu’elle paraît vouloir devenir insolente, lui arracher le masque dont elle se couvre,  voilà l’ordre du jour. Epouvantons l’aristocratie, de manière non seulement qu’elle ne puisse plus nous attaquer, mais qu’elle n’ose même pas essayer de nous tromper. D’un autre côté, protégeons l’innocence, et ravissons à la tyrannie l’affreux espoir  de détruire les patriotes ! ( De vifs applaudissements se font entendre. ) » La proposition de Robespierre fut  adoptée. A la suite de cette intervention Levasseur dénonça la conduite de Delacroix[6] lors de sa mission en Belgique précisant que : «  […] le district de Béthune écrivit, lors de l’évacuation de la Belgique,  qu’il avait arrêté deux voitures chargées de caisses remplies d’effets, et que les voituriers, qui n’avaient pas de passeport, avaient déclaré que ces caisses appartenaient à Danton et Delacroix. Ces deux individus ayant eu connaissance de  cette pièce,  ils se la firent remettre par un commis  du Comité de correspondance, et le Comité de salut public n’en fut point instruit. Ils vinrent ensuite à la Convention se plaindre de ce que le district de Béthune avait arrêté leurs malles, et par ce stratagème trompeur ils obligèrent ce district à relâcher les voitures. » Châles tenta une dernière  intervention timide pour  faire part que « […] Delacroix avait pris la défense de Chabot, et qu’il avait osé dire que, malgré ses scélératesses, il était très politique de lui pardonner. » Par la suite, Chasles ne prit plus la parole aux Jacobins ni à la Convention avant la nuit du 9 thermidor an II.

Il semble qu’il regagna Chartres, ce qui est tout à fait probable étant donné que  sa famille y vivait,  certains pamphlets, très peu fiables car fortement opposés à Chasles[7], prétendirent qu’il aurait tenté de régénérer la Société populaire de la ville, ce qui est hautement improbable n’en n’ayant pas les pouvoirs officiels, rien n’empêche cependant d’imaginer que grâce à ses amitiés il ait tenté d’influencer ladite Société populaire. Toujours est-il que le 24 juin 1794, le comité de surveillance de Chartres, dont les membres faisaient partie de la Société populaire, obtenaient du Comité de sûreté générale un décret contre dix-neuf citoyens accusé de fédéralisme, ils furent libérés le 7 septembre suivant[8]. Dans la relation, plutôt impressionniste, que donne de cette affaire M. Jusselin,  ce dernier paraît puiser allègrement dans les « on-dit » dont la société chartraine très étriquée de l’époque semblait s’être fait une spécialité. Selon ces persiflages Chasles aurait été l’instigateur de cette affaire : « Ils [ les Chartrains ] voyaient la source de cette mesure de rigueur dans les manœuvres de Châles, poursuivant ceux qui l’avaient chassé de la Société des Amis de la République » ( page 116 ) mais aucune  preuve archivistique n’est citée à l’appui de cette affirmation. Il est fort peu probable que Chasles ait été chassé d’une quelconque société chartraine (  encore moins d’une société qu’il aurait brisée au printemps 1793 lors de sa mission pour le recrutement des 300 000 hommes selon la même source page 71 ) en étant domicilié à Paris et membre des Jacobins de Paris, de plus avant d’être conventionnel il avait quitté Chartres depuis 1791 et  résidait à Nogent-le-Rotrou en tant que maire et membre de la société populaire du cru.

M. Jusselin fait un assez long développement quant au rôle qu’aurait joué  dans la libération des prisonniers Jérôme  Guillard, commis aux ministère des affaires étrangère, et envoyé en mission spéciale à Chartres en août 1793 pour y prendre des renseignements sur l’influence de Pétion et Brissot dans la ville et son pays. Le 4 décembre 1793, le représentant en mission Bentabole le nommait agent national du district de Chartres. Ce personnage, ancien déchristianisateur forcené, tenta de se « refaire une virginité » juste après thermidor en chargeant Chasles et un autre membre de la Société Sans-culotte de Chartres Gilles Maupoint. S’en suivit une bataille de libelles. Maupoint faisait paraître après le 9 thermidor un défense sous la forme d’une charge contre Guillard intitulée : «   Jérôme Guillard, agent national de ce district, démasqué et dénoncé à la Convention nationale », bien entendu « on » soupçonna Chasles d’être derrière Maupoint. Guillard répliqua aussitôt dans une brochure intitulée : « Réponse de Guillard, agent national  du district de Chartres, au libelle diffamatoire signé Maupoint, adressé à la Convention nationale ». Mais, le hasard faisant sans doute bien les choses, au même moment le médecin et publiciste Chartrain Marie-Saint-Ursin publiait  à l’imprimerie Rouggyf un libelle à charge contre Chasles[9],  Rougyff était le journal du député Guffroy ( ex co-missionnaire de Chasles lors de la levée des 300 000 hommes dans les départements de la Seine-et-Oise et de l’Eure-et-Loir ) qui fut un des « diffamateurs » les plus acharnés contre Chasles avant et après le 9 thermidor et qui d’ailleurs le paya de son exclusion du club parisien des Jacobins, exclusion due à une intervention de Chasles lui-même. 

A la tête du district de Chartres, Guillard aurait tout fait pour faire libérer les prisonniers ( parmi lesquels, il est vrai, se trouvaient deux membres de sa famille ), il fut envoyé à Paris mais le perfide Chasles veillait : «  Il empêcha Guillard de remplir sa mission et le fit enfermer dans les prisons de Luxembourg. »( page 117 ). Sornettes… Comment Chasles, isolé même au sein de la montagne, aurait-il pu faire enfermer quelqu’un avec quel soutien, selon quel pouvoir ??? Là encore nous sommes dans la potin qui ne s’appuie sur aucun faits.

 


[1] AULARD, F.-A. Recueil de documents pour l’histoire du club des Jacobins de Paris. Tome 6, page 29 à 33.

[2] Voir sur ce blog l’article consacré à cette mission : http://www.nogentrev.fr/archives/2016/02/17/33386756.html

[3] Albert MATHIEZ. La réaction thermidorienne. Paris : La fabrique édition, 2010. Page 103.

[4] Lettre citée dans Claude PICHOIS, Jean DAUTRY. Le conventionnel CHASLES et ses idées démocratiques. Aix-en-Provence, 1958. Page  69.

[5] Ce décret a été pris en principe sur la proposition de Vadier et de Couthon, et renvoyé au Comité de salut public pour la rédaction. Moniteur, Tome XX, p. 143.

[6] Levasseur semble faire allusion à Delacroix d’Eure-et-Loir, exécuté en même temps que Danton, mais Michel Biard dans son ouvrage Missionnaires de la République ( Paris : CTHS, 2002 ) ne signale pas de mission en Belgique ni pour lui, ni pour son homonyme, Charles Delacroix, député de la Marne.

[7] Notamment celui du médecin chartrain Marie de SAINT-URSIN. Opinion libre d’un patriote sur Chasles, ex-prêtre  ,1794.

[8] Maurice JUSSELIN. L’Administration du département d’Eure-et-Loir pendant la Révolution. Chartres, 1935. Pages 112-118.

Il n’est pas impossible que Chasles fît allusions aux diffamations dont il était l’objet à Chartres dans une lettre qu’il envoya aux sans-culottes de Nogent-le-Rotrou et datée du 9 fructidor an II ( 26 août 1794 ) :

« frères et amis, encore une attaque de la part de mes ennemis, mais plus furieuse, plus inconcevable que toutes les précédentes ! je m’y attendois ; et jamais je ne me sentis si intrépide et si fier. j’oublie ma blessure et ma santé, pour soutenir l’assaut. oui, je le soutiendrai, en républicain sans reproche, et en soldat françois. il faut que je leur aye fait  prodigieusement de mal, à ces hommes qui ont juré ma perte, et qui disent hautement qu’ils en veulent à ma tête ! si j’avois, comme tant d’autres, capitulé avec l’aristocratie et trahi la cause du peuple, je vivrois en repos, j’aurois des amis, de l’argent et de la considération.  mais parceque je me suis constamment déclaré le défenseur et l’ami des sans-culottes, parcequ’en toute occasion je n’ai envisagé que l’intérêt général, au préjudice de toute mon existence, on me persécute avec un acharnement sans exemple ; et je m’en glorifie. non ; l’aristocratie ne m’arrachera pas un acte de foiblesse. elle pourra me frapper, me calomnier : mais elle n’abbattera mon courage et ne flêtrira mon cœur. Marat, mon héros et mon modèle, tomba sous le fer du monstre. je briguai, à la tribune des Jacobins, l’honneur de lui succéder. depuis cette époque, le modérantisme a les yeux fixés sur moi ; il épie le moment de se délivrer d’un antagoniste, aussi révolutionnaire que pur. ce moment seroit-il arrivé ? je suis tout prêt, mais quelque soit le dénouement de cette infernale intrigue, je continuerai, tant qu’il me restera un souffle de vie, à combattre pour la Vérité, la justice et le peuple. Je le répète avec orgueil : il faut que j’aye bien fait mon devoir de patriote et de représentant, pour avoir l’honneur d’une telle persécution. Chartres et Lille sont coalisés pour me perdre. les calomnies et les libelles pleuvent sur moi de toutes parts. les journaux me traitent et dénaturent mes opinions comme avant le 31. mai. tandis que ma blessure me retient dans ma chambre et dans mon lit, sans pouvoir communiquer avec ame qui vive, pas plus que si j’étois en arrestation, on va, de porte en porte, me peindre sous les couleurs les plus atroces. Vous savez ce que faisoient Gueroult et les Prêtres de Nogent : eh ! bien c’est ce qu’on fait aujourd’hui à la convention, aux Jacobins, et partout où je puis être connu. tout ceci, mes frères et amis, prouve clairement l’existence d’une nouvelle faction, à laquelle j’ai du déplaire : par mon énergie, ma pureté et mes principes. oui, elle existe, et nous la connoissons. je m’honore de son animosité. elle aura beau faire, et donner à l’aristocratie quelques instants d’avantage, le révolution n’en marche pas moins vers son terme, et les sans-culottes sauront, quand il sera tems, prouver à ces nouveaux ennemis, que nul ne pourra jamais les enchaîner ni les tromper.

pour revenir à moi, soyez parfaitement tranquilles. ma consciençe me dit que je n’ai rien à craindre : mon courage se félicite d’avoir cette nouvelle occasion de servir mon pays. ma conduite répond à mes calomniateurs. étranger aux factions et aux partis je ne vois que la chose publique, je ne combats, et ne suis attaqué, persécuté que pour elle. que me reproche-t-on ? rien. et que pourroit-on me reprocher ? on arrange des romans, où il n’y a pas un mot de vrai : on en inonde le public. quelques hommes superficiels y ajoutent foi, les aristocrates appuyent : mais la vérité, obscurcie pendant quelques minutes, reparoit plus brillante. le patriotisme et l’innocençe sont aux prises avec le crime et l’aristocratie. la victoire ne peut être douteuse : sans quoi, il faudroit s’envelopper la tête de son manteau et renonçer à la Vie. je compte sur votre estime. votre amitié me dédomage au centuple de la haine des aristocrates et des méchans. je serai toujours digne de mes frères de Nogent.

Salut.

Châles. »

[9] MARIE-SAINT-URSIN. Aux Jacobins régénérés. Opinion libre d’un patriote sur Chasles, ex-prêtre, député du département d’Eure-et-Loire [ sic ] ».Paris : impr.  Rougyff.