1 Paraphe ChaslesJacques Pierre Michel Chasles (7) : maire de Nogent-le-Rotrou, Conventionnel, montagnard, prêtre défroqué,…

Suite de la biographie d'un acteur de la période révolutionnaire, pas un des personnages de premier plan connus de tous ( « les grands hommes » ) mais un acteur de second rang, certains diront un troisième couteau même si, dans un ouvrage du début du siècle actuel, Sergio Luzzatto a pu le classer parmi les députés Montagnards thermidoriens les plus clairvoyants.

Aujourd'hui nous abordons ses démélés avec les réfractaires de la ville soutenus par le conseil d'administration de l'Hôtel-Dieu dont il était le chapelain. Ce conflit va durer plusieurs mois et constitua un moment de mobilisation politique importante dans la ville et au-delà dont le courant "jacobin", bientôt dirigé par Chasles, va sortir renforcé.

A Nogent-le-Rotrou (3) : Chasles et les réfractaires.

L’affaire des sœurs patriotes[1]

3 Portail de l'hôtel-DieuDès sa prise de fonction comme chapelain de l’Hôtel – Dieu[2], il rencontra une hostilité ouverte de la part des administrateurs de l’Hôtel – Dieu et des sœurs dirigeant cette maison. Les prises de positions révolutionnaires du nouveau chapelain n’étaient pas du tout à leur goût. Le contraste avec Deniau, ancien principal du collège et protecteur des réfractaires nogentais, était frappant. Chasles transforma son église, la chapelle St Jacques de l’aumône, en une véritable école de civisme, ne manquant pas d’y célébrer une fête civique. Le 22 août 1791, il requérait le corps municipal « […] de lui accorder acte du discours qu’il vient de prononcer sur l’autel où a été célébré le service pour le repos des frères d’armes morts à Nancy »[3]. Les officiers municipaux répondaient qu’ils ne pouvaient trouver d’expression assez énergique pour féliciter Chasles d’avoir développé dans son discours les principes de la liberté, de l’égalité, de l’union et de l’amour des lois.

En tant que chapelain de l’Hôtel – Dieu, Chasles devait dire chaque matin une messe basse, à la chapelle de l’Aumône, pour le personnel de l’hospice. La supérieure, la sœur Lizeron, et une autre sœur, Victoire Bellecard, refusèrent d’assister à aucun office célébré par un prêtre assermenté. Les trois autres sœurs s’étaient soumises aux lois constitutionnelles[4]. Chasles se plaignit à la municipalité de cette désaffection. Celle – ci sollicita le district afin d’obtenir, auprès du département, le renvoi des deux religieuses « gangrénées de principes empoisonnés » selon sa propre expression[5]. Le bureau d’administration de l’Hôtel – Dieu et les deux sœurs incriminées réagirent en adressant une pétition au département. Par un arrêté du 30 septembre 1791, ce dernier enjoignait à Chasles et aux officiers municipaux de Nogent de laisser lesdites sœurs de la Charité jouir du culte qu’elles avaient adopté. Défense fut faite de les troubler dans leurs opinions. C’était inciter les réfractaires à la résistance, on reconnaissait leur culte. Forts de cet arrêté, les administrateurs de l’Hôtel – Dieu invitèrent le réfractaire sieur Bermond, ci – devant chanoine  de la Collégiale St Jean de Nogent, à dire des messes tous les jours de fête et dimanches, dans l’oratoire de cette maison.

Cette dernière décision et l’arrêté départemental mirent la ville en émoi. Le dimanche 2 octobre 1791, le sieur Bermond ne put dire sa messe « […] à cause de la rumeur et du bruit qui s’est élevé dans les salles au moment ou il allait commencer, que même les volets qui étaient ouverts pour que les malades puissent entendre la messe ont été fermés à cet instant ce qui l’avait forcé de se retirer [...] »[6]. Les malades ne voulaient pas entendre les prêches d’un réfractaire. L’affaire rebondit  quelques jours plus tard. La supérieure, la sœur Lizeron, avait demandé à la maison mère des sœurs de la Charité, à Paris, le rappel des trois sœurs « patriotes » et leur remplacement par deux sœurs aux opinions plus conformes aux siennes. La nouvelle fit beaucoup de bruit. Le 6 octobre, à 8 heures du matin, la sœur Lizeron fut prise à partie par une douzaine de particuliers qui « […] venais au nom du peuple lui déclaré s’opposer au départ des sœurs rappellées […] »[7]. Ils lui ordonnèrent aussi de faire sortir de l’Hôtel – Dieu, sous les 24 heures, les deux nouvelles sœurs qui venaient d’arriver. Ils lui parlèrent avec politesse mais la menacèrent de ne pas user des mêmes ménagements si elle n’obtempérait pas. Chasles, voisin de l’Hôtel – Dieu, intervint. Il trouva sur la place publique un « grand nombre de citoyens inquiets, mais sans armes ».Il harangua la foule et lui fit un « beau » discours. Les manifestants bénéficièrent du soutien de la municipalité. Impressionnés par la réaction populaire les administrateurs de l’Hôtel – Dieu placèrent les deux nouvelles sœurs et les trois sœurs « patriotes » sous la protection de la municipalité. Les officiers municipaux ordonnèrent, dès le lendemain, le départ de deux nouvelles sœurs. Ils firent annoncer cette nouvelle au son du tambour à tous les carrefours de la ville ; « […] ce départ s’est fait en présence d’une foule considérable [...] » déclara le procureur de la commune[8]. Le département blâma la conduite de Chasles dans cette affaire et par un arrêté, du 27 octobre 1791, le destituait de ses fonctions de chapelain de l’Hôtel – Dieu. En conséquence, l’évêque Bonnet nomma l’abbé Morin, curé de Notre – Dame de Nogent et administrateur de l’Hôtel – Dieu, à la place de Chasles comme desservant de la chapelle St Jacques de l’Aumône.

Le corps municipal avait prévu cette décision du département, où les administrateurs de l’Hôtel – Dieu avaient beaucoup d’amis et Chasles quelques ennemis[9]. Il avait décidé, dans sa séance du 7 novembre 1791, d’en appeler au corps législatif. Chasles fut choisi pour y être député, étant connu « […] pour l’étendue de ses talents et l’ardeur de son patriotisme [...] »[10]. Il accepta volontier, cependant il ne remplit pas sa mission tout de suite. Il fut retenu à Nogent par les élections. Aidé par la Société Patriotique, qu’il animait, il mena une campagne énergique, s’appuyant sur les éléments les plus populaires contre les aristocrates, les « prêtres » et ceux qu’il appelait les « bourgeois ». Il fut élu maire de Nogent le dimanche 13 novembre 1791.



[1] Pour un récit plus complet de cette affaire, voir l’article de blog en cliquant ici.

[2] La fonction de chapelain de l’Hôtel – Dieu était alors attachée à celle de principal du collège de Nogent.

[3] Archives municipales de Nogent, 1D1, séance du 22 août 1791.

Il s’agissait d’une commémoration en l’honneur des mutinés de Château – Vieux, d’août 1790. Ce discours ne nous est pas parvenu.

[4] Il s’agissait des sœurs : Hélène Enjoyne, Angélique Legregois et Marie – Angélique Copin.

[5] Archives municipales de Nogent, 1D1, séance du 07 septembre1791.

[6] A. D. Eure – et – Loir, L. 148 ancienne côte, L 1172 nouvelle côte, séance du 05 octobre 1791.

[7] A. D. Eure – et – Loir, L. 148 ancienne côte, L 1172 nouvelle côte, séance du 08 octobre 1791.

[8] Archives municipales de Nogent, 1D1, séance du 07 octobre 1791.

[9] Avant son arrivée à Nogent, Chasles avait séjourné à Chartres où il avait édité un journal de tendance « feuillante », il ne s’y était pas fait que des amis. Parmi les membres de l’administration départementale il y avait notamment Pierre – Joseph Dugué – l’aîné, avocat à Nogent et Jean René Lefebvre également avocat à Nogent.

[10] Archives municipales de Nogent, 1D1, Séance du 07 octobre 1791.