Novembre 1792 : mouvement taxateur dans la Sarthe[1].

La département de la Sarthe, tout comme ses voisins, connu le plus important mouvement populaire de la période révolutionnaire, en novembre 1792. A cette époque des centaines, voire des milliers d’habitant se mobilisèrent  pour imposer la taxe des prix, principalement des grains et du pain mais pas uniquement.

Bien que  le départ des volontaires eût déjà suscité, deux mois plus tôt, des réactions comparables à celles consécutives de la fuite du roi en juin 1791 ( perquisitions de châteaux, voies de fait ou menaces de pillages à l’encontre d’individus suspectés d’aristocratie), le département n’avait pas connu un soulèvement antinobiliaire comparable à celui que venait de connaître le département voisin de l’Orne entre le 15 août et le 10 septembre 1792.

Carte novembre 1792

Les émeutiers n’hésitaient pas à parcourir des distances importantes pour imposer la taxe sur les marchés des villes voisines, la manifestation «  marathon » grossissant en cours de chemin  par l’apport de nouveaux manifestants à la traversée de chaque village ou hameau. Ainsi, le mardi 20 novembre 1792, les habitants de La Ferté-Bernard se rassemblaient en masse dès le point du jour pour rejoindre Bonnétable, à 21 kilomètres, afin d’y imposer la taxe. Le 23 du même mois, jour où le marché de la ville avait été imposée par des taxateurs venant de Bonnétable ( située à 27 kilomètres ),  les Manceaux partaient dans la soirée afin d’être à l’heure du marché à Château-du-Loir distant de 41 kilomètres. Dans le Nord du département cinq  jours plus tard, le jeudi 29 novembre, les habitants de Sillé-le-Guillaume se rassemblaient dès deux heures du matin afin de se transporter à Evron ( en Mayenne ) située à 22 kilomètres[2].

Le mouvement partit de la forêt de Montmirail à la limite des trois départements de la Sarthe, d’Eure-et-Loir et du Loir-et-Cher[3]. Et pour être plus précis de la Verrerie du Plessis-Dorin ( Loir-et-Cher ) qui constitua un foyer actif de la « sans-culotterie » percheronne durant les premières années de la Révolution, verrerie qui fut également un des six ou sept foyers primitifs de déclenchement de la « grande peur » en juillet 1789. Les verriers fixèrent des modalités d’actions reproduites à l’identiques partout mais aussi un « programme politique ».

Ces foules taxatrices, le plus souvent armées, étaient motivées bien entendu par des revendications économiques, depuis 1789 le pain n’avait jamais été aussi onéreux et surtout rare. Les femmes étaient  toujours présentes en grand nombre dans ces rassemblements, comme toujours lorsqu’il s’agissait de mobilisations frumentaires, surtout celles des catégories les plus pauvres beaucoup  plus sensibles aux variations des prix des denrées de première nécessité, ainsi que le précisait le district de La Ferté-Bernard : «[…] les classes indigentes, souffrant depuis trop longtemps de la disette des grains et du pain […] »[4]. Ces mouvements pouvaient s’avérer festifs, ainsi au Mans lorsque les marcheurs venus de Bonnétable arrivèrent aux portes de la ville, les autorités constituées qui s’attendaient à faire face à une troupe de « brigands » découvrirent un rassemblement de citoyens, des danses s’organisèrent de façon spontanée tout de suite après l’application de la taxe sur le marché. Les émeutiers cherchèrent à éviter de causer du tort aux bordagers, métayers et petits fermiers comme l’affirma une femmes de Saint - Mars – sous - Ballon en janvier 1793 dans sa déposition : « […] s’ils faisaient diminuer le prix du grain, ils feraient aussi diminuer le prix des fermes »[5]. La revendication de la taxation des prix  faisait largement consensus en cette année 1792, ralliant les « suffrages » de la plus grande partie des communautés rurales et urbaines, si elle était ancienne par sa forme elle se mâtinait à l’époque d’un positionnement politique patriotique, c’est-à-dire révolutionnaire. La plupart du temps, les communautés rurales étaient conduites par des élus en écharpes ( quand ce n’ était pas toute la municipalité ) parfois accompagnés du ou des curés et encadrés par les gardes nationaux en armes avec drapeaux et tambours[6]. Partout on faisait sonner le tocsin et battre la générale pour entraîner l’ensemble des citoyens. A La Ferté-Bernard, les gardes nationaux convoqués par les autorités la veille de la descente des taxateurs sur cette ville leur répondaient que « […] loin d’empêcher ceux qui devaient venir taxer les grains, ils se disposaient au contraire à bien les recevoir […] ». Le lendemain, 19 novembre 1792, on y  vantait le « patriotisme » des émeutiers venus imposer la taxe sur le marché de la ville qui invitaient la population à les imiter en allant à son tour  faire la taxation des marchés voisins, d’ailleurs les volontaires casernés dans la ville fraternisèrent avec les taxateurs[7]. Dans la canton de Sillé-le-Guillaume une vente de biens nationaux fut reportée car tous les acheteurs potentiels étaient partis à Evron pour y taxer le pain. A Ballon les taxateurs  avançaient la nécessité de « mettre à la raison les ennemis de la patrie ». A Sablé, les autorités demandèrent des renforts aux gardes-nationaux d’Auvers-le-Hamon, le procureur de cette commune répondit que «[…] s’il donnait un réquisitoire, ce serait au contraire pour aller les aider à entrer dans Sablé et y établir une taxe que les administrateurs pervers refusaient de recevoir […] ». Le même Nicolas Froger, huissier à Auvert, fut d’ailleurs le porte-parole des taxateurs sur le marché de Sablé, le 13 mai 1793, accusant la municipalité du lieu et l’administration du district de n’être composées que d’aristocrates et d’accapareurs et de ne pas avoir publié le décret du 4 mai 1793 instituant la mise en place du maximum départemental. Il fut décrété d’arrestation par le district sur demande de la municipalité de Sablé cinq jour plus tard par crainte sans doute d’une nouvelle émeute  le jour du marché suivant[8].

Ce mouvement organisé mais en aucun cas « télécommandé », pour utiliser un terme anachronique, témoignait de la capacité des foules révolutionnaires à poser la question des subsistances en termes politiques. Il s’agissait bel et bien d’un mouvement révolutionnaire et non d’une résurgence de pratiques anciennes et dépassées même si le souvenir des anciennes politiques appliquées en cas de disette  étaient certainement dans beaucoup de mémoires insurgées.

Avant de partir en expédition taxatrice on se retrouvait  au cabaret pour discuter de la nécessité d’appliquer la taxe, parfois pendant des heures, les auberges et cabarets constituant alors des hauts-lieux de la sociabilité populaire. Les justifications mises en avant pour faire pencher les indécis, mis à part le fait que le mouvement allait faire diminuer parfois de moitié le prix du pain, consistaient souvent  à montrer que le mouvement était général, on avançait des exemples fictifs de taxations faites à Paris et partout en France. Certains affirmaient qu’un décret avait été pris par la Convention[9] c’est ce qu’assurait un militant manceau ajoutant «  […] que cela pouvait venir du parti de Marat ou de la verrerie de Montmirail[10] […mais que de toute façon …] il faut faire ailleurs comme Bonnétable a fait ici ; c’est une boule jouée, il faut la pousser »[11]

Le mouvement taxateur se voulait avant tout légal, les insurgés se drapaient dans le fait que depuis le 10 août 1792 le peuple était souverain, et c’est en tant que « souverain » qu’ils requéraient la promulgation de la taxation sur tous les marchés qu’ils visitaient. Ils prenaient grand soin que la proclamation de la taxation fût faite par un officier municipal ou un membre du directoire de district, au Mans ils obtinrent même un arrêté du département « fixant la taxe pour toujours ». La présence d’un officier municipal, et de l’adjudant général de la garde national à la tête du rassemblement au Mans rassura les timorés.

Les insurgés sarthois sont connus par les procédures judiciaires menées par les juges de paix des cantons, elles concernèrent 130 inculpés principalement originaires des cantons de Bonnétable, Beaumont-sur-Sarthe, Sillé-le-Guillaume et Le Mans, soit finalement d’une petite partie des zones ayant été touchées par ce mouvement, nous ne savons rien des procédures, si elles eurent lieu[12], visant les insurgés de la partie est du département, pourtant partie du département où le mouvement fut sans doute le plus massif. Ceux que l’on peut le mieux cernés sont les taxateurs manceaux, en général, et ce sans surprise, ils étaient issus de l’artisanat de l’échoppe et de la boutique, avaient en moyenne 37ans et habitaient les faubourgs populaires et le plus souvent savaient signer. Pour les trois quarts des inculpés, ils appartenaient à la garde nationale et la moitié d’entre eux étaient affiliés à la société populaire. Plus tard, en l’an II, les deux tiers des inculpés clubistes furent inscrits sur la liste des sans- culottes dévoués, la plus grande partie de ces sans-culottes furent victimes des épurations de la société populaire en Germinal et Thermidor An II, seuls cinq  étaient encore adhérents de cette société en l’an III.

Deux exemples d’enragés manceaux qui jouèrent un rôle primordial lors du mouvement taxateurs de novembre 1792 : les citoyens Valframbert et Potier de la Morandière[13].

  • Le premier conduisait la marche des gardes nationaux du Mans, en tant que chef d’un des bataillons du Mans, jusqu’à Loué où il fit proclamer la taxe sur le marché. Il était membre de la société populaire mancelle depuis le mois de mars 1792 et s’y était déjà fait remarquer pour son zèle patriotique. En mai 1792 il était élu secrétaire de la même société. En 1793, il fut farouchement antifédéraliste et en l’an II on le classait parmi les Hébertiste dans la ville du Mans.
  • Le second, joua sans aucun doute un rôle plus important. Pierre-Alexandre-Henry Potier de la Morandière ( 1761-1829 ) serait issu d’une famille d’ancienne noblesse mais il semble bien qu’elle avait dérogé au moins au cours du XVIIIème siècle, si ce ne fut plus tôt encore. Son grand-père paternel exerçait la profession de teinturier à Paris quant à son père , s’il fut lieutenant de Louveterie et seigneur de Noyau, il pratiquait la profession de marchand-teinturier lorsqu’il s’installa au Mans. En 1758, un an après le décès de sa première femme dont il eut dix enfants, il épousa en seconde nocez la fille d’un marchand-épicier manceau et ancien juge-consul comme lui,  Anne Caillon, la fortune du père s’élevait tout de même à  139 000 livre au moment de son décès en 1775. Pierre-Alexandre-Henry Potier toucha 7 600 de l’héritage de son père, il résida à Caen puis dans le faubourg Saint Germain à Paris lorsqu’il était  officier de la Louveterie. En 1786, il épousa la fille d’un bourgeois de la ville de Blois, Marie-Adélaïde Dubin, il était alors seigneur de la Morandière et lieutenant des Chasseurs du Roi, le couple s’établit au Mans[14]. En 1789, il entrait dans le Comité permanent de la ville du Mans qui se constitua durant les événement de juillet[15], il se déclarait alors « bourgeois ». En octobre 1789, il était sous-lieutenant de la milice citoyenne de la ville et adhérait à la Société des Amis de la Constitution qui s’était créée un mois auparavant. En février 1792, il était secrétaire de la nouvelle société, issue de la fusion de la Société des Amis de la Constitution et de la Société Fraternelle nettement plus populaire, Société présidée par René Levasseur le futur conventionnel. Elu adjudant général de la garde nationale du Mans en 1792, il proposait à la nouvelle société populaire une motion demandant aux fabricants d’augmenter les salaires de leurs ouvriers en raison de la cherté du pain. C’est lui qui, en novembre 1792, fit voter en tant qu’administrateur du département « la taxe pour toujours », enfin en tant qu’officier de la garde nationale il convainquit celle-ci de se porter sur Sablé, La Flèche et Château-du-Loir pour y faire appliquer la taxe. En 1792, il était maire du Mans puis commissaire à la guerre en l’an II, en l’an III il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire comme  ennemi public n° 1 de la Sarthe.

La Société des Amis de la Constitution mancelle ne dérogea pas à la pensée libérale, Levasseur et Philippeaux, leurs leaders, condamnèrent l’insurrection et prêchaient la soumission aux lois. Cependant depuis la fusion des deux clubs manceaux en février 1792, la société s’était démocratisée en intégrant les membres de la Société Fraternelle et les idées portées par les Sans-Culottes étaient loin d’être absentes du club. Celui-ci ne fut pas le lieu où se préparèrent les mouvement taxateurs mail il offrit cependant le cadre d’un débat d’idée sur la liberté du commerce.

Les autorités constituées furent souvent réticentes face à ce mouvement, les administrateur des districts de Sablé et même ceux de Mamers[16] qualifièrent cette «  […] insurrection [… comme…] criminelle, attentatoire au droit de propriété […] » et firent appel aux gardes nationaux des communes proches, nommèrent des commissaires pour dissuader la foule et réclamèrent le déploiement de force militaire « sûres ». Disposer d’une force armée fidèles aux lois fut d’ailleurs la préoccupation principale  des  commissaires envoyés par la Convention ( Lehardi, Couppé, Mathieu )  qui arrivèrent dans la Sarthe dès le début du mois de décembre 1792. Le 7 de ce mois, ils licenciaient la garde nationale du Mans de même qu’ils faisaient désarmer les citoyens ayant participé au mouvement[17], le 23 décembre l’état-major de la garde nationale fut totalement renouvelé[18]. Puis ils chargèrent les administrateurs du département de mener une « enquête » sur l’état d’esprit des forces armés de son ressort. Les administrateurs des district de La Ferté-Bernard et de Saint-Calais, jugeant la subversion des gardes nationaux totale, demandaient le licenciement de l’ensemble des gardes nationales de leurs districts respectifs. Les administrateurs de Saint-Calais sollicitaient de plus l’envoi d’une force armée étrangères (ici à prendre au sens de foraine ). Les administrateurs du district de Mamers réclamaient, quant à eux, le licenciement de la garde nationale de Saint-Cosme-en-Vairais, qu’ils avaient désarmée dès le 26 novembre  1792, et comme leurs collègues de Saint-Calais ils demandaient également la présence d’une force armée « étrangère ».

Les commissaires de la Convention se déplacèrent  dans les divers districts du département, à Saint-Calais les gardes nationaux refusèrent de les accueillir. Au mans qualifiant le lieux de réunion du club des Jacobins de la ville, situé dans la vieille ville populaire, de « véritable antre souterrain » et le firent installé dans un nouveau local place des halles.

Si le mouvement taxateur fut vaincu à la fin de l’année 1792 … cependant le débat sur la liberté du commerce des grains rebondira en 1793…



[1] Cet article est totalement « inspiré », pour ne pas dire plus, du beau travail de Christine PEYRARD. Les jacobins de l’Ouest. Paris : publications de la Sorbonne, 1996.

[2] A. D. 72, L 320 pour les procédures judiciaires,  voir aussi les registres de délibérations des districts : L 263 pour La Ferté-Bernard, L 584 pour Sillé-le-Guillaume, L  pour Château-du-Loir, L 529 pour le Mans mais aussi pour élargir : L 459 La Flèche, L 385 Saint-Calais, L 479 Mamers, L 462 La Fresnay, L 579 Sablé et les délibérations du directoire du département L 255.

[3] Et de plus très proche de l’Orne.

[4] A D 72, L 263 le 19 novembre 1792.

[5] On retrouve cette mention de baisse forcée des fermages dans le registre de délibération de Mamers.

[6] C’est le « scénario-type » dans le Perche nogentais mais aussi dans la Sarthe et sans doute ailleurs : pour la Sarthe voir le dossier des A. D. 72 relatif aux troubles frumentaires à Sillé-le-Guillaume qui montre bien l’adhésion des communautés rurales au mouvement taxateur.

[7] Le marché de Nogent-le-Rotrou, distant d’une vingtaine de kilomètre de La Ferté-Bernard, fut taxé le 24 novembre 1792, les taxateurs venaient à la fois de cette dernière ville mais aussi d’Authon-du-Perche et des tous les villages et hameaux sis sur le parcours des marcheurs. Les taxateurs venant de La Ferté-Bernard étaient accompagnés des officiers municipaux, de la garde nationale et des volontaires stationnés dans cette commune ( A. D. 28 L.151ancienne côte, L 1175 nouvelle côte registre de délibération du district de Nogent-le-Rotrou séance du 24 novembre 1792 )..

[8] A. D. 72 L 321.

[9] Ces affirmations fictives ne constituaient pas des mensonges, leurs propagateurs y croyaient sincèrement.

[10] Le fait de citer le lieu véritable de déclenchement du mouvement plaide en faveur d’une conscience aigüe des enjeux politiques.

[11] Il s’agit de l’interrogatoire , le 24 janvier 1793, de Marin Reuvazé, marchand-fabricant des toiles au Mans qui à ce moment était capitaine de la garde nationale de la ville. C’était un militant jacobin manceau actif qui avait été membre de la Société des Amis de la Constitution en 1791 puis de la société fraternelle plus « populaire » et qui fut membre du comité de surveillance en l’an II.

[12] Certaines procédures judiciaires furent expédiées pour le moins rapidement : à Sillé-le-Guillaume, en décembre 1792, le juge de paix ne laissa même pas le temps aux inculpés de décliner leur identité ; le juge de paix du canton de  Château-du-Loir décrivit longuement les vêtements portés par les insurgés venus du Mans mais ne fournit aucun patronyme.

[13] Renseignements biographique totalement empruntés à : Christine PEYRARD. Les jacobins de l’Ouest. Paris : Publications de la Sorbonne, 1996. Pages 135 à 137.

[14] Son épouse mourut en juillet 1789 en accouchant d’un fils.

[15] Archives municipales de la ville du Mans 239.

[16] District où avaient eu lieu de nombreuses mobilisations liées aux subsistances.

[17] A. D. 72 L 270.

[18] A. D. 72 L 322.