La Ferté Notre Dame des Marais

Le sieur Thomas Denis Verdier Duclos souhaitait adhérer à la Société des amis de la Constitution créée au Mans le 21 mars 1790.

En effet cette société recevait ,le 17 juin 1790, une lettre de M Verdier Duclos, médecin à La Ferté-Bernard mais aussi membre de la municipalité de cette ville qui venait de se mettre en place quelques semaines plus tôt[1] : «[…] M Verdier Duclos medecin a la Ferté a envoié a la Société un discours qu’il a prononcé à la Municipalité de la Ferté[2], et y a joint une lettre dans laquelle il demande a être exposé au Tableau destiné aux receptions[3] […] »[4]

 Quelques jours plus tard, le 24 du même mois[5],  un des membres de la Société des amis de la Constitution du Mans donnait lecture de la réponse qu’il avait écrite au sieur Verdier[6].

Le lendemain, 25 juin 1790, en lisant le registre des délibérations de cette Société mancelle nous apprenons que : « […] La nomination de l’associé etranger dont le nom etoit exposé au Tableau et dont la reception devoit avoir lieu dans cette séance a été ajournée. […]»[7]. Comme toujours en cas de rejet d’une « adhésion » le nom du citoyen refusé n’était pas donné mais M Verdier Duclos était le seul à figurer au tableau des admissions et surtout le seul « étranger » qu’il faut comprendre ici comme une personne n’habitant pas la ville du Mans. La raison de ce refus n’était pas précisée, comme toujours dans ce cas de figure, mais ce ne pouvait pas être la qualité de non-manceau du sieur Verdier, en effet des citoyens ne vivant pas au Mans furent par la suite admis en tant que membres de la Société[8]. Peut-être que la nature du discours joint par M. Verdier accompagnant sa demande d’admission n’avait pas été jugé suffisamment convaincant, malheureusement nous ne disposons pas de ce discours.

Mais il est plus probable que ce fut un autre courrier de M. Verdier qui entraîna la décision de la Société mancelle. Cette dernière débattait de cette lettre, le 9 mai 1790, dans laquelle l’auteur contestait le fait qu’après les élections les assemblées primaires ne pussent siéger et remettait en cause le décret du marc d’argent[9] :

« […] On a lu une lettre envoyée par M Verdier au President des amis de la Constitution du Mans[10] avec un memoire qui y etoit joint et qui avoit pour objet de prouver que la redaction de l’article 35 de la 1ere section du Décret des Assemblées primaires est vicieux, qu’il n’est pas le resultat de la volonté générale parce qu’il est contraire au bien de la Nation[11]

Ce memoire combat aussi l’objection de M Bergasse sur le serment civique[12]. Il annonce que les differens Départements doivent demander l’abolition du Décret du marc d’argent dans les prochaines législatures.

Il a été arrêté qu’un des MM les Secrétaires[13] seroit chargé de repondre à la lettre et au mémoire de M Verdier […] »[14]

C’était une façon de remettre en cause les travaux de l’assemblée. Si plusieurs membres de la Société mancelle partageaient sans aucun doute les opinions, sur ces sujets, de M. Verdier il ne fait guère de doute non plus qu’elles durent déplaire à d’autres. En cette année 1790, les combats politiques n’avaient pas encore divisés la Société des Jacobins à Paris et ailleurs.Et de fait quelques semaines plus tard, lors de sa séance du 5 septembre 1790, la Société des amis de la Constitution du Mans refusait adhérer à une motion provenant de la Société de Béthune demandant de s’associer à elle et d’envoyer à Robespierre une motion rejetant le décret du Marc d’argent[15]. Cette attitude se confirmait au début de l’automne de la même année, le 24 octobre[16], la société mancelle recevait un arrêté de la Société d’Aix s’opposant au décret du Marc d’argent, la discussion remise au dimanche suivant. Finalement, le 4 novembre «[…] la question a été ajournée indefiniment […] »[17].il en fut de même lors de la séance mancelle du 2 décembre 1790, mais cette fois-ci la proposition de rédiger une motion afin d’obtenir la suppression du décret du Marc d’argent provenait d’un des membres des jacobins manceaux[18], preuve s’il en fallait que la société n’était pas unanime, comme sans doutes toutes celles de France, sur le sujet.

La réponse à M. Verdier fut lue à la Société dans sa séance du 13 mai suivant[19].

Pour nous il ne fait guère de doute que ce fut ce premier mémoire qui valut à M. Verdier de ne pas avoir eu l’honneur d’être accueilli dans le sein de la Société des amis de la Constitution mancelle en ce printemps 1790.

Mais c’était sans compter sur la pugnacité du Sieur Verdier qui au début du mois d’août suivant faisait à nous parvenir une lettre à la Société mancelle. Cette lettre, si l’on en croit le registre des délibérations de cette dernière, fit une forte impression auprès de beaucoup des membres de la Société par ses expressions énergiques et les sentiments patriotiques qu’elle contenait. Au point que cette fois il fut admis «[…] en qualité d’associé étranger […]»[20], le 8 août 1790.

Il est vrai que quelques semaines après ses premières déconvenues mancelles il renonçait publiquement à la seconde partie de son nom, « Duclos », dans un discours prononcé devant la municipalité de La Ferté-Bernard :

« […]

Je sousssigné, considérant qu’ayant toujours porté, ainsi que mes pères, avec mon propre nom celui de Duclos par lequel je le distinguais de celui de quatre chefs de famille de cette ville qui portent le même nom, déclare ne plus prendre celui de DUCLOS et que désormais mes noms de baptême, Thomas-Denis ajoutés à mon nom de famille serviront à me désigner individuellement. En fois de quoi j’ai signé le présent le 5 juillet1790. Th-D VERDIER

[…] »[21]

Cet acte pour généreux qu’il fût n’en était cependant pas forcément très « radical », en effet un décret de l’assemblée nationale voté le 19 juin et sanctionner par le roi le 23 juin 1790 supprimait les titres de noblesses précisant que désormais aucun Français ne pouvait prendre d’autre nom que le vrai nom de sa famille[22].

Mais peut-être cela suffit-il à donner une bonne impression auprès des Jacobins manceaux.

Cependant il ne faudrait sans doute pas imaginer le Sieur Verdier comme un disciple de ceux qui plus tard devinrent « La Montagne ». Au contraire la radicalité semblait parfaitement étrangère au sieur Verdier, la brochure parue en 1989 à La Ferté-Bernard, le présente comme plutôt comme modéré : «[…] républicain, fort modéré, VERDIER en ce qui concerne les jacobins, est trop tiède[…] »[23]. D’ailleurs sous le directoire, il retrouva son siège, puisqu’il était maire en floréal an VII. Sa carrière politique pris fin avec l’instauration du Consulat par le coup d’Etat du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799).



[1] « […] Dès mars 1790, avec la constitution des municipalités, T.-D. Verdier est officier municipal […] ». Au début de l’année 1791, il devint maire de La Ferté-Bernard suite à la démission de M. de Simiane, le maire précédent. Il ne resta à ce poste que jusqu’en septembre 1791 (autrement dit, il ne fut pas reconduit à ce poste lors du renouvellement des municipalités à l’automne 1791). In Rémi Mallet, Raymond Cadiou, Denis Béalet. La Ferté-Bernard pendant la Révolution. Aspects politiques et religieux. Editer par la ville de Laferté-Bernard : 1989. Page 22.

[2] Nous ignorons malheureusement la teneur de ce discours.

[3] Il convient de lire : réception à la Société des amis de la Constitution de Mans

[4] AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[5] AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[6] Nous ignorons également la teneur de cette réponse.

[7] AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[8] Ce fut le cas par exemple de M. Chéron, contrôleur des actes à Bonnétable au cours de la séance de la Société mancelle du 30 juin.

AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[9] Décret par lequel l’assemblée constituante fixait une contribution équivalente à 50 livres pour pouvoir être élu député. Selon les décrets de la constituante une distinction était faite entre citoyens actifs (droit de vote) et citoyens passifs. Pour pouvoir voter pour des délégués, les citoyens actifs devaient payer un impôt direct équivalent au moins à trois journées de travail. Pour être délégué (voter pour élire les députés), il fallait payer un impôt au moins égal à dix journées de travail. Pour être élu député il fallait acquitter un impôt équivalent au marc d'argent (50 livres). Cette disposition fût violemment combattue par Robespierre, l'abbé Grégoire et Desmoulins.

[10] Il s’agissait à ce moment de M. René Levasseur, futur Conventionnel, qui fut remplacé à ce poste, le 24 juin 1790, par M. Cyrus de Thiembrune, comte de Valence, (1752-1822), Colonel du Régiment de Chartres-Dragons caserné au Mans, Commandant de la Garde Nationale du Mans. Ce remplacement n’était pas un signe de défiance politique mais une nécessité réglementaire : remplacement du président et des secrétaires de la Sociétés tous les trois mois.

[11] Voici la teneur de cet article : «[…] les assemblées primaires et assemblées d’election ne pourront, après les elections finies, ni continuer leurs séances, ni les reprendre jusqu’à l’epoque des electons suivantes. »

[12] Référence non retrouvée.

[13] Les deux secrétaires de la Société étaient alors M. Chappe et M. Rompillon. Ils furent renouvelés en même temps que le Président de la Société le 24 juin 1790.

[14] AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[15] AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

Voici la teneur de la lettre envoyée par la Société des amis de la Constitution de Béthune :

« Ce 24 aoust 1790 l’an second de la liberté

La Societé des amis de la Constitution de Bethune a la Societé des amis de la Constitution du Mans

Salut

Le decret du marc d’Argent a affligé tous les amis de la Constitution ; nous sommes donc très persuadés, chers freres, que vous adopterez la motion que nous avons le plaisir de vous envoyer. Vous nous obligerez beaucoup en communiquant au plutot a Monsieur de Robespierre, membre de l’Assemblée nationale, la resolution que vous aurez prise a ce sujet.

Soyez persuadé de notre parfaite estime, et de l’empressement avec lequel nous saisirons toutes occasions favorables pour prouver notre entier dévouement a la patrie et notre attachement a tous nos freres.

                                                   Signé De Raët Presidt, Du Gardin Sec.»

[16] AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[17]AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[18] AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit) :

«[…] Un de M.M. a renouvellé la motion de rediger une adresse à l’Assemblée nationalle pour l’anéantissement de la contribution du marc d’argent pour pouvoir être élu à l’Assemblée nationalle et il a été arrêté après plusieurs débats que la question seroit ajournée indefiniment comme il a déjà été decidé cy devant. […]»

[19] Encore une fois sa teneur ne nous est pas connue. AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[20] AD 72, 111 AC 1006 b. Registre des délibérations de la Société des amis de la Constituion du Mans (manuscrit).

[21] Rémi Mallet, Raymond Cadiou, Denis Béalet. La Ferté-Bernard pendant la Révolution. Aspects politiques et religieux. Editer par la ville de La Ferté-Bernard : 1989. Page 22. Cette adjonction d’un second nom au patronyme était chose courante, sans doute comme le dit M. Verdier pour se distinguer…dans tous les sens du terme.

[22] Voici la teneur de ce décret :

« Du 19 Juin 1790. Séance du Soir.

L'Assemblée Nationale décrète que la noblesse héréditaire est pour toujours abolie ; qu'en conséquence, les titres de Prince, de Duc, de Comte, de Marquis, Vicomte, Vidame, Baron, Chevalier, Messire, Ecuyer, Noble, & tous autres titres semblables, ne seront ni pris par qui que ce soit, ni donnés à personne ;

Qu'aucun Citoyen François ne pourra prendre que le vrai nom de sa famille ;

Qu'il ne pourra non plus porter ni faire porter de livrée, ni avoir d'armoiries ;

Que l'encens ne sera brûlé, dans les Temples, que pour honorer la Divinité, & ne sera offert à qui que ce soit ;

Que les titres de Monseigneur & de Messeigneurs ne seront donnés ni à aucun Corps ni à aucun individu, ainsi que les titres d'Excellence, d'Altesse, d'Eminence, de Grandeur ;

Sans que, sous prétexte du présent Décret, aucun Citoyen puisse se permettre d'attenter aux monumens placés dans les Temples, aux chartes, titres & autres renseignemens intéressant les familles ou les propriétés, ni aux décorations d'aucuns lieux publics ou particuliers, & sans que l'exécution des dispositions relatives aux livrées & aux armes placées sur les voitures, puisse être suivie ni exigée par qui que ce soit, avant le 14 Juillet pour les Citoyens vivant à Paris, & avant trois mois pour ceux qui habitent les Provinces. »

Sanctionné par Lettres-Patentes du 23 du même mois. »

[23] Rémi Mallet, Raymond Cadiou, Denis Béalet. La Ferté-Bernard pendant la Révolution. Aspects politiques et religieux. Editer par la ville de Laferté-Bernard : 1989. Page 23.