Lors du mouvement de déchristianisation qui toucha la France au cours de l'automne1793 jusqu'au printemps 1793-94, le département de la Sarthe sans être à la pointe du mouvement l'accueillit favorablement.

Le 30 brumaire de l'an II ( 20 novembre 1793 ) Jacques-Alexis Jourdain ( qui se faisait appelé Marat-Cincinatus ), natif de Nogent-le-Rotrou, prenait la parole devant la société républicaine du Mans en présence des deux représentants en mission Thirion et Garnier de Saintes afin d'expliquer son geste d'abdication de ses fonctions écclésiastique dans un discours qui pourrait être un modèle d'argumentation déchristianisatrice de l'époque. Ce discours fut repris dans son intégralité par le journal Les affiches du département de la Sarthe dans son édition du 8 frimaire an II (28 novembre 1793 ).

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Profeƒƒion de foi civique d’un ƒans-culotte ; prononcée, dans la Séance du 30 Brumaire, à la tribune de la ƒociété Républicaine du Mans, en préƒence des Représentants du Peuple GARNIER ( de Saintes ) & THIRION

 

      CITOYENS,

Je commence par renoncer formellement à l’odieux, à l’exécrable titre de Prêtre ; que les brigands de la Vendée ont couvert de crimes & d’infamie, que des millions de tigres, en ƒoutane, ont traîné pendant dix-huit cent ans, sans le ƒang des malheureux humains. Le tems n’eƒt pas éloigné, où l’opinion publique frappera d’un anathème civique, quiconque prononcera le nom de Prêtre, il faut que ce nom détestable ƒoit proƒcrit, pour jamais, du Dictionnaire des hommes libres ; ou plutôt, il faut que les noms de Cannibales, Barbares, Anthropophages, ƒoient déƒormais ƒynonymes de prêtres, parce qu’ils préƒentent à l’eƒprit la même idée : Vendée ; je voue le nom de prêtre à l’exécration de la postérité.

Citoyens, le patriotiƒme me fit embraƒƒer les fonctions ƒacerdotales, dans un temps où le Peuple Français, ƒorti des mains de ƒes prêtres, n’étoit pas encore mûr pour la Liberté, quoiqu’il eût déjà fait quelques efforts, pour ƒe débaraƒƒer des langes où le fanatiƒme & la tyrannie le tenoient depuis longtems emmailloté ; dans un tems où l’opinion publique étoit encore viciée, corrompue par les prêtres abominables, qui ont enƒanglanté les Départemens de l’Ouest. J’avois même prévenu l’époque du ƒerment que je prêtai au commencement de 1790, pour être reçu membre de la ƒociété Patriotique de Châlon-ƒur-ƒaone, une des premières qui ƒe ƒont formées en France. Les motifs qui m’ont fait embraƒƒer les fonctions du miniƒtère, me les font abandonner aujourd’hui.

Si je ƒens aujourd’hui circuler dans mes veines la fièvre révolutionnaire qui conƒumoit l’immortel MARAT, ce ne ƒont point les circonƒtances du moment qui ont fait naître en moi les grands principes que je vais profeƒƒer. J’étois Républicain, même avant la révolution. Les pages ƒanglantes de l’hiƒtoire des rois & des prêtres m’avoient trop appris ce que, dans tous les tems, les Peuples devoient attendre de ces monƒtres. Auƒƒi n’ai-je pas peu contribué, pour ma part, à deƒƒiller les yeux de mes Concitoyens, en leur faiƒant connoître l’immoralité, l’atrocité des prêtres ; en leur apprenant à déteƒter les rois, & en leur montrant à nud l’Evangile, où, parmi les inventions, les fourberies des prêtres, on voit briller les germes précieux de la liberté, de la fraternité & de la ƒainte égalité.

Citoyens, le ƒans-culotte Jésus voulut révolutionner ƒon pays ; il voulut renverƒer l’empire des prêtres, en dévoilant leur perverƒité, leur hypocriƒie, il s’entoura de ƒans-culotte, comme lui, & ƒe garda bien d’y admettre des prêtres. Il fut l’ami de l’humanité ƒouffrante ; en un mot, il ne voulut point qu’on honorât la Divinité par un culte extérieur, puiƒqu’il diƒoit lui-même à Ses Diƒciples ƒans-culottes, que le temps viendroit où les temples tomberoient à la voix de la raiƒon, & où l’on adoreroit l’Être ƒuprême en eƒprit & en vérité. C’eƒt pourquoi, les prêtres laƒƒaƒƒinèrent, comme ils ont égorgé l’ami du Peuple ; &, depuis 18 cens ans, les prêtres ƒe ƒont ƒervi de ƒon nom, pour faire couler, ƒur ce malheureux globe, des torrens de ƒang humain. Rois, votre règne eƒt paƒƒé ; il ne reƒtera bientôt plus de vous que  l’horreur de vos forfaits ; déjà commence à s’accomplir la prophétie de celui que vous vouliez rendre complice de vos attrocités ! « Sur les débris fumants du trône & de l’autel, s’élève un temple majeƒtueux conƒacré à la raiƒon ». La Loi, la Liberté, la Fraternité, la ƒainte Egalité, ƒeront déƒormais les ƒeules Divinités des Républicains Français, L’éternel, auteur de cette Liberté ƒacrée, ƒourit à cette grande Révolution. Aƒƒez, & trop longtemps, la Divinité fut outragée par des prêtres impoƒteurs, qui rendoient en ƒon nom des oracles menƒongers, pour enchaîner le Peuple à leur char enƒanglanté. Ils avoient repréƒenté Dieu, comme un être cruel, injuƒte, & tyran comme eux ; ils lui avoient prêté les paƒƒions les plus abjectes du cœur humain ; la haine & la vengeance, dont ils étoient eux-mêmes dévorés. Les fléaux qui déƒoloient la terre, & qui ne ƒont que les ƒuites néceƒƒaires des loix de la nature, étoient, au dire des prêtres les châtimens d’un Dieu, qui, dans ƒon aveugle fureur confondoit l’innocent avec le coupable, & ƒe nouriƒƒoit pour ainƒi dire, de victimes humaines. Ils lui adreƒƒoient des prières, pour apaiƒer ƒa prétendue colère, comme ƒi les vœux des ƒcélérats pouvoient être exaucés par l’auteur de la nature, pour en renverƒer les invariables loix. La crainte qu’ils inƒpirèrent aux hommes les différentes opérations de la nature, & l’ignorance des cauƒes phyƒiques, dans laquelle les entretenoient les Bonzes, leur firent croire aiƒément que toutes les parties de l’Univers étoient continuellement animées par un génie ƒupérieur à l’homme, qui diƒtribuoit, au gré des prêtres, les biens & les maux, ƒelon qu’il étoit ƒatisfait ou irrité contre les Peuples. Ils crurent donc ƒur la foi de leurs fourbes & lugubres Miniƒtres, qu’il falloit gagner ƒa bienveillance, & l’appaiƒer par des offrandes faites aux prêtres, ou en  bâtiƒƒant des loges, pour des moines. Telle fut, Citoyens, l’origine des couvens, des richeƒƒes immenƒes d’un clergé ƒanguinaire, & des autres inƒtitutions du fanatiƒme.

C’eƒt donc l’ignorance des cauƒes naturelles, qui fit que les hommes regardèrent avec étonnement, puis avec frayeur, les phénomènes les plus ƒimples, à plus forte raiƒon, les tremblemens de terre & les volcans : ils attribuèrent, ƒur la foi de leurs prêtres, à un agent invisible, doué d’un pourvoir illimité, & preƒque toujours occupé à troubler la félicité des mortel.

A meƒure que la terre ƒe peupla, & que les ƒociétés ƒe formèrent, les hommes voulurent repréƒenter le Dieu tyran par des ƒignes extérieurs qu’ils diviniƒèrent bientôt : ils lui érigèrent un trône, un autel, un palais, lui donnèrent des officiers & des miniƒtres, qui, d’abord deƒpotifèrent les Peuples, en les tenant écraƒés ƒous le joug de l’ignorance ; ils uƒurpèrent enƒuite le droit de leur preƒcrire des opinions, & leur firent adopter celles qu’ils avoient eux-mêmes inventées ; ils firent accroire au Peuple qu’un Dieu juƒte puniƒƒoit éternellement des enfants que des mères barbares & dénaturées avoient étouffé dans leur ƒein, ou qu’elles avoient négligé de faire baptiƒer après leur naiƒƒance. Un Dieu prendroit plaiƒir à tourmenter des innocens qui n’ont jamais connu leur exiƒtence ! Peuple Français, l’énergique Orateur de la Liberté { GARNIER, de Saintes } a dit une grande vérité ; je m’honore de la répéter après lui : «  Le monƒtre qui inventa l’enfer, étoit l’enfer lui-même ; le Caucaƒe l’avoit vomi dans ƒa fureur ; il ƒuça le lait des Tigreƒƒes de l’Hyrcanie, celui qui le premier répandit ƒur le globe la terreur & le déƒeƒpoir . »

Citoyens, des Nations sauvages, parce qu’elles aiment le carnage, attribuèrent à la Divinité leur babares inclinations, & lui ƒacrifièrent des victimes humaines ; ainƒi faiƒoient les prêtres. Ils ont rendu la Divinité complice de leurs forfaits, ou plutôt ils l’ont avilie, pour ƒe juƒtifier eux-mêmes de leurs nombreux attentats contre le bonheur & la liberté des Peuples.

Quelques ƒages de la Grèce oƒèrent autrefois déchirer le voile épais du préjugé ; ils ne furent pas écoutés, parce que les prêtres, engraiƒƒés des erreurs populaires, s’oppoƒèrent conƒtamment aux progrès de la raiƒon. Chez nous, quelques modernes ont marché ƒur leurs traces ; mais ils n’ont fait que peu de proƒélites chez un Peuple trop dominé par ƒes prêtres, pour écouter la raiƒon. Ceux qui ont eu le courage d’annoncer la vérité, en ont communément été les victimes : je l’ai été moi-même ƒous l’ancien régime, pour avoir fait, en 87,  un petit ouvrage contre le célibat des prêtre ; & dans ces derniers temps, j’étois deƒtiné, par les ariƒtocrates de cette Cité, à ƒubir le ƒupplice qu’on infligeoit jadis aux régicides ou rigricides, pour avoir annoncé la chute du trône, long-temps avant le 10 Août. Mais ces temps de barbarie Sont paƒƒé, & ƒans doute ils ne reviendront plus.

Citoyens, n’ayant jamais épaƒƒi le bandeau de l’erreur ; ne vous ayant jamais prêché que les principes ƒacrés de la Liberté & de l’Egalité, que la haine éternelle des rois & des prêtres, je n’ai point d’erreurs à abjurer à cette tribune, ƒinon d’avoir exercé d’adƒurdes fonctions ; j’ai cru pouvoir le faire innocemment, parce que mes intentions étoient pures : je reƒpecte la morale de l’évangile, qui m’apprit dans mon enfance que les hommes étoient tous égaux, & qu’ils devoient s’aimes en Frères ; je conƒerverai toujours ces maximes ƒacrées, profondément gravées dans mon cœur, parce qu’elles ƒont révolutionnaires.

Mais voici un titre dont je veux me dépouiller : c’eƒt un monument du fantiƒme, qui me fut tranƒmis par un de ces prêtres, qui, depuis la révolution, ont par-tout agité les brandons de la guerre civile, le ci-devant évâque de Châlon-Sur-Saone[1] : ce  ƒont mes lettres de prêtriƒe. Puisse ce ƒacrifice expiatoire, être utile à ma Patrie !

                         Le ƒans-culotte MARAT-CINCINNATUS JOURDAIN.

                            Les commiƒƒaires du comité de correƒpondance

                                            Du Département de la Sarthe :

                                                              Signé : GOUPIL

 

AU MANS. De l’imprimerie Nationale ; chez PIVRON,

         Imprimeur du Département de la Sarthe. [2]

 


[1] Jean-Baptiste du Chilleau (7 octobre 1735- 24 novembre 1824). Ancien Aumônier des reines Marie Leczinska (épouse de Louis XV) et Marie-Antoinette. Après la suppression de son diocèse par la Constitution Civile du Clergé en 1790, il fait l'objet d'attaque dans sa ville épiscopale et même de poursuites judiciaires. Il doit émigrer. Il fut, après la Révolution en1819, archevêque de Tours.

[2] BULLETIN DU DEPARTEMENT DE LA SARTHE. Du 8 Frimère de l’an ƒecond de la République Franbçaise, une & indivisible.