Nogent 1

Comme toutes les villes de France, Nogent-le-Rotrou fêta l’anniversaire de la prise de la Bastille par une fête de la fédération, à l’instar de celle de Paris. G. Daupeley nous en donne le compte-rendu officiel rédigé par l’administration du district[1]. Mais ce compte-rendu ne dit rien d’échauffourées qui se produisirent lors de cette fête, entre des « aristocrates » et une partie importante de la population. Ces événements ont été rapportés dans un « factum » rédigé en 1795 par un ancien membre de la Société populaire et publié en 1885[2]. En voici l’extrait concernant la fête de la Fédération de 1790[3] :

« […] Ce fut en juillet 1790 que la Révolution fut naissante en notre commune ; les préparatifs mis en la plus grande perfection, pour la célébration de l'anniversaire du 14 juillet, nous en présentent les premiers fruits ; les moyens pour y parvenir, préparés par les habitants qui la composent, furent mis à la plus grande perfection [...] » 

Cependant « […] de vils aristocrates nobles et bourgeois [...]»  troublèrent la fête « [...]par l'enlèvement artificieux de la musique qui en était la principale base ; [...] » ils« [...] enlevèrent perfidement cette musique pour la renfermer dans le lieu ordinaire où ils se rassemblaient,  chez Pinceloup le Boiteux [...] »

«  Le peuple, justement, et avec raison, indigné d'un pareil procédé, manifesta ouvertement son mécontentement et se détermina à se faire restituer la musique et les musiciens ; pour y parvenir, ils se transportèrent au lieu qui servait de repaire à toute cette horde qui, par leur conduite, insultaient à la misère du peuple ; les différentes réclamations qu'ils firent pour ravoir ce qui leur avait été enlevé aussi impunément ne produisirent aucun effet ; les menaces les plus vives furent faites de la part des réclamants ; tout leur devint inutile ; le refus qui leur fut fait fut accompagné de rigoureuses menaces de les mutiles[4], seule satisfaction qu'ils purent en retirer. Les magistrats instruits du trouble, intervinrent à cette scène tragique pour y rétablir la tranquilité ; défense fut faite au propriétaire de ce repaire de laisser continuer chez lui le concert instrumental qui avait fait opérer ce mécontentement général ; il eut l'injonction de le faire évacuer ; une sentinelle fut même postée à la porte pour inspirer du respect qu'on devait porter à cette propriété ; les musiciens et la majeure partie des individus de l'un et l'autre sexe, qui étaient enfermés dans cette maison, prirent la fuite par les derrières. Le peuple, qui attendait la restitution désirée, s'impatienta et fit quelques mouvements d'hostilité pour obtenir la satisfaction qu'il demandait. Bientôt plusieurs hommes perfides qui étaient les principaux auteurs de ce trouble [Carpentin, Dumesnil, Mauduison l'aîné, émigré ; Goislard fils, officier municipal ; Proust père et fils, trésorier du district ; Vasconcelles, homme de loi ; Villeneuve, ex-brigadier de la gendarmerie, avec ses gendarmes[5]…],montèrent à cheval sans ordre de la municipalité, armés de sabres nuds, firent des cavalcades pour intimider ce peuple. Ce spectacle devint effrayant et anima tellement les mécontents que tous ces chevaliers insolents rentrèrent chacun en son domicile ; l'ordre et la bonne harmonie fut substitué à la place de ce désordre, par l'intelligence des bons patriotes amis de la révolution [...] »

 



[1]Voir le compte-rendu de cette fête sur ce blog ici

Si les anciennes élites furent éliminées de la municipalité, elles investirent l’administration du district dont l’élection était moins démocratique en termes de conditions d’éligibilité que celle des municipalités. Il s’agissait peut-être aussi d’une volonté de leur part d’opter pour des fonctions plus gratifiantes. La première administration du district fut composée comme suit de 1790 au 12 septembre 1791 :

Procureur – syndic : Dugué – le – Jeune ( son frère pierre-Joseph Dugué l’aîné dit aussi mansonnière fut administrateur du département de mai 1790 à décembre 1793 ).

Directoire :

  • Guérroult – des – Chabottières, président, démissionne le 22 décembre 1790, pour occuper la place de commissaire du roi près du tribunal de district, place qu’il occupa jusqu’au 13 septembre 1792. Il fut remplacé au poste de président du district par Bazin, le 24 janvier 1791.
  • Bazin, notaire à Frétigny. Suppléant du procureur – syndic, remplace Guérroult – des – Chabottières le 24 janvier 1791. Démissionne le 31 août 1791 ayant été élu administrateur du département.
  • Dumour, en mars 1791 il était absent depuis plus de deux mois. Il fut remplacé provisoirement par Sortais, le 15 mars 1791. Il mourrut en mai 1791.
  • Duchesne, homme de loi à La Bazoche – Gouët . Le 24 janvier 1791, il devient suppléant du procureur – syndic à la place de Bazin.
  • Sortais, épicier à Nogent – le – Rotrou. Elu remplaçant provisoire de Dumour le 15 mars 1791, puis définitivement le 14 mai 1791 suite au décès de celui–ci.
  • Le Marié, maître des postes à Montlandon. Elu membre du directoire le 24 janvier 1791 sur un poste vacant depuis la démission de Guérroult – des – Chabottières.

Conseil :

  • Gouin, marchand potier à Nogent – le – Rotrou.
  • Védié, meunier à Frazé.
  • Fr. L. Menou, avoué à Authon – du – Perche. Administrateur départemental en 1791/1792.
  • Freulon, de Combres.
  • Chaillou, fabricant à Nogent – le – Rotrou.
  • Richette, marchand à Chassant.
  • Godet, notaire à Nogent – le – Rotrou, juge du tribunal du district. En septembre 1792, il devint commissaire national auprès du tribunal du district. Il fut destitué de ce poste le 5 frimaire an II ( 25 novembre 1793 ) par Thirion (représentant du peuple en mission ). Il sera réinstallé à son poste en floréal an III ( avril-mai 1795 )  par le représentant du peuple en mission Bernier.

[2] Ph. MULLER. «  Nogent – le – Rotrou de 1789 à 1795 ». In Revue de la révolution. Paris, mai et juin 1885.

Il s’agit de la publication d’un factum remis, par un des membres de la Société populaire de Nogent – le – Rotrou, aux conventionnels Fleury et Bourdon en mission dans le département d’Eure – et – Loir au printemps de l’an III. Ce texte anonyme est intitulé : « Tableau raccourci des différents évènements que les aristocrates partisans de la royauté ont produit  dans la commune de Nogent – le – Républicain, ci – devant Rotrou, département d’Eure – et –Loir, depuis et y compris 1789 ( v. s. ) jusqu’à ce jour ». Compte-tenu de la nature de ce texte, le vocabulaire utilisé est  fortement dévalorisant pour désigner l’adversaire politique,  il est forcément partisan, mais il est aussi révélateur des tensions politiques à l’œuvre à Nogent dans ces premières années de la révolution.

[3] Nous pensons que la scène se déroula après la fête officielle de la fin de matinée, sinon il est peu probable que le compte-rendu de l’administration du district ne l’évoquât pas, même de façon édulcorée.

[4] Ici Daupeley se permet de préciser que lesdits « aristocrates » menaçaient de mutiler les instruments de musique,  mais dans le document rien ne l’autorise à faire cette extrapolation si ce n’est la volonté de chercher à minimiser l’attitude des « aristocrates » nogentais.

[5] L’auteur anonyme du factum ajoute des détails biographiques et des jugements sur chacun des individus cités :

-       Pinceloup – le – Boiteux : « […] homme immoral, sans mœurs, vivant dans la mollesse la plus caractérisée, facilitant à l’un et à l’autre sexe, celui de se livrer à toutes sortes de plaisirs voluptueux […]».

-       Carpentin : « […] Ex – noble, ex – chevalier de St Louis, émigré […] ».

-       Dumesnil : « […] Ex – noble, émigré[…] » .

-       Mauduison l’aîné : « […] Ex – noble, ex – mousquetaire, émigré […] ».

-       Goislard fils : « […] Ex – échevin de Nogent, nommé officier municipal par Bernier en floréal an III […] ».

-       Vasconcelle : « […] Ex – noble, homme de loi, refus de certificats de civisme en mars 1793, incarcéré par la suite. Il fut nommé juge du tribunal du district par Bernier en floréal an III […] ».