Ce bref article est essentiellement un condensé des informations glanées au cours de mes lecture dans l’ouvrage de Robert Mandrou consacré au sorciers et aux magistrat durant le XVIIème  siècle en France[1].

Sœur Rose commença sa « carrière » parisienne de possédée durant les dernières années du XVIIème siècle. 

exorcice soeur RoseMais, elle avait auparavant défrayée la chronique judiciaire toulousaine sous son véritable nom, Catherine d’Almayrac de 1677 à 1680. Celle-ci, mariée en 1668 à  Séverac ( aujourd’hui Séverac-le-Château dans l’Aveyron ) c’était enfui du domicile conjugal pour retourner chez son père puis à Toulouse où, en 1674, elle vivait seule. A cette époque, elle avait la réputation d’être possédée et se fit exorcisée par le grand vicaire de l’archevêque puis elle fut renvoyée à Séverac et  confiée au curé local qui continua de l’exorciser. L’affaire semblait publiquement connue, car, en 1675, lors de l’assemblée générale du clergé « plusieurs prélats [ s’adressant à l’évêque de Rodez, Monseigneur Voyer de Paulmy ] le raillèrent en luy disant qu’il avait un bon missionnaire dans son diocèse puisque le diable s’en meslait »[2]. En effet,  à cette date, la réputation de la possédée était déjà grande et certains exorcismes se déroulaient devant des foules composées de milliers de personnes. Si bien que le parlement de Toulouse intervint à deux reprises. En 1677, les magistrats annulèrent la transaction amiable de séparation entre les deux époux en renvoyant la dissolution du mariage en procédure régulière. En 1680, l’official[3] refusant la dissolution du mariage sa sentence était confirmée par le parlement qui en outre condamnait Catherine « appelante comme d’abus » à l’amende et aux dépens, les magistrats refusant de prendre en compte la possession et les accusations de diableries mises en avant par elle-même et ses exorcistes : « Son mary soutenait qu’il avait eu une entière connaissance de sa femme, son exorciste a soutenu qu’un démon succube se mettait à la place de Catherine »[4]. L’affaire commençant à faire beaucoup de bruit, le principal exorciste, le curé de Séverac nommé Dupuis fut déféré, par l’évêque de Rodez, devant le parlement, « il y eut un long procès au parlement qui dura trois ou quatre ans ; enfin le sieur Dupuys fut relaxé par arrêt et, le procès fini, il revint dans sa cure, où il mourut cinq à six mois après »[5]. Quant à Catherine elle quitta le pays.

Réfugiée à Paris, elle se faisait passer pour une tertiaire de Saint Dominique, et, sous le nom de Sœur Rose, menait une vie  édifiante de dévote qui prétendait prédire, deviner, opérer des conversions et des guérisons. Elle devint sans doute très connue, à tel point que Saint Simon en dresse un portrait au moins à deux reprises[6]. Sa piété ostentatoire, les dons qu’elle revendiquait et les mystères dont elle s’entourait finirent par faire scandale et le cardinal de Noailles la chassa du diocèse de Paris une première fois en 1696 puis une seconde fois en 1700.

Au cours de ce second exil, elle trouva refuge à Vibraye, nous ne savons pas pourquoi mais ce qui est certains c’est qu’elle y trouva son opposant le plus acharné. Le curé de la paroisse, à l’époque, J. B. Thiers[7] était l’auteur d’un Traité des superstitions selon les écritures saintes, les décrets des Conciles et  les sentiments des Saints Pères et théologiens, dont le premier tome fut édité en 1679, il fut suivi de deux autres tomes. Issu d'une famille de marchands (son père était "marchand-hostelier"), il fut très tôt destiné à l'Église et bénéficia d'une bourse pour faire ses études à Chartres, puis à Paris. Il devint professeur et prit le degré de maître es arts et de bachelier en théologie. Bien qu’extrêmement talentueux, il demeura toute sa vie curé de campagne et se consacra à ses fidèles dans les paroisses de Champrond en Gâtine dans le diocèse de Chartres (qu'il dut quitter à la suite de ses querelles avec les autorités religieuses on pouvait le soupçonner de penchants jansénistes ), puis de Vibraye dans le diocèse du Mans.

Ce curé de paroisse, exceptionnel par sa formation théologique, fut chargé par l’évêque du Mans, Louis de la Vergne d’examiner Sœur Rose, l’examen devait porter sur « son état, sa conduite, ses entretiens, les miracles qu’on lui attribue, les révélations, les extases, la connaissance des cœurs  et l’intelligence des langues dont elle est favorizée » précisait le prélat. L’interrogatoire eut lieu au château de Vibraye en présence de la maîtresse de maison et de « quelques témoins illustres » Notre théologien fut sans ambiguïté aucune dans sa conclusion, il classa la pseudo-Sœur dans la catégorie «  des fourbes et imposteurs [ qui ] dans tous les siècles de l’église ont abusé les simples par de faux miracles, de fausses extases, de fausses révélations, de fausses prédictions, de fausses conversions »[8]. Il rédigea d’ailleurs son argumentation dans un  mémoire d’une bonne centaine de pages non édité mais conservé à la B. N[9], ce mémoire  est en fait un réquisitoire sévère qui contredit les «  louanges excessives que ses partisans lui donnent dès son vivant... pour lui assurer les qualités saintes ». Dans une première partie, il  met en lumière, en dix arguments, comme suspectes les prétentions à la sainteté ; dans la seconde il réfute en seize points ses prétendus dons, miracles, prophéties, extases, ravissement, visions… Notre savant curé ne cacha rien des « aventures » de la dévote rapportant ses affaires toulousaines, lui reprochant même de se faire appeler « Mademoiselle quoiqu’elle ne soit que la femme d’un paysans » rappelant à plusieurs reprises que « elle ferait mieux de retourner avec son mary pour vivre avec luy en femme de bien et d’honneur ».

Elle quitta alors Vibraye pour finir sa vie à Annecy où, nous assure Saint Simon, elle ne fit plus parler d’elle.

Elle, et d’autres à la même époque, se présentait à la fois comme possédée et en état de sainteté, la possession feinte était présentée comme le signe d’une très haute perfection religieuse, c’était à cause de cette supposée sainteté qu’elle était une proie de choix pour le diable et ses démons. Ce qui poussa les autorités de police parisiennes à adopter la politique de l’étouffement de ces affaires. En 1713, d’Argenson donnait comme consigne au commissaire  de La Mare : «  Vous scavez que les maux extraordinaires ne doivent pas estre rendus publiqs […] empescher par toutes sortes de moyens le concours et les attroupements que ces sortes de spectacles attirent nécessairement.[…] Je vous prie donc de faire en sorte que les personnes prétendues possédées soient tirées au plus tôt du lieu où elles sont pour estre mises dans des maisons séparées où l’on aura soing d’en dérober la connaissance au publiq ; je pense que l’hôpital général leur conviendrait parfaitement, si leur famille ne veut pas faire la dépense de les mettre ailleurs, et je suis persuadé que si elles y estoient, leur maladie cesserait bientost »[10].

 



[1] Robert MANDROU. Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique. Paris : Le Seuil, 1980 . ( Collection L’Univers Historique ).

[2] B. N., Mss, fds fs, 20973, f° 151 v°.

[3] L'official est un juge ecclésiastique, il exerce ses fonctions au nom de l’évêque. Il peut être établi pour un ou plusieurs diocèses.

[4] Idem.

[5] Id.

[6] Saint Simon, éditions Boislisle, tome VII, page 79 et suivante et page 386.

[7] Voir sur ces écrits Marie-Claude BERGE. « Prêtres et paroissiens au XVIIe siècle vus par Jean-Baptiste Thiers ». In Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 93, numéro 1, 1986. pp. 37-44.

[8] Lettre non datée ( probablement 1701 ) de Thiers à l’évêque du Mans dans la dossier déjà cité, B. N., Mss, fds fs, 20973, f° 151 v°.

[9]  «  Question curieuse si la sœur Rose est sainte », B. N. , fds fs, 18832, f 2 à 111.

[10] B. N., Mss, fds fs, 21605, f°79.