2. 1791 : La déchirure (seconde partie ).

2. Première déchirure difficilement réparable.

La première déchirure sérieuse entre le clergé et les nouvelles autorités se produisit au moment de l’application de la constitution civile du clergé adoptée le 12 juillet 1790 et surtout avec le décret du 27 novembre de la même année imposant un serment de fidélité à la constitution de la part des desservants élus devenus fonctionnaires publics.

4 Brochure CCCJe ne ferais qu’évoquer rapidement la Constitution Civile du Clergé, la SARF 72 y ayant consacrée une conférence en novembre 2014, conférence qui a fait l’objet d’une publication[1].

Ce qui va cristalliser les oppositions sera le serment exigé des desservants :

« Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m’est confiée, d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi. »

Contrairement à ce qu’escomptaient les constituants, le clergé se divisa, presque tous les évêques refusant de prêter le serment[2] et près de un prêtre sur deux ( 52% de jureurs au niveau national ).

En Sarthe à l’automne 1792, 48% des prêtres avaient accepté de prêter le serment (un peu moins que la moyenne nationale) avec des contrastes selon les districts :

Tableau du % de prêtres assermentés à l’automne 1792 par districts dans le département de la Sarthe.

Château-du-Loir

78%

Fresnay

59%

La Flèche

34%

La Ferté-Bernard

60%

Le Mans

36%

Mamers

49%

Sablé

33%

Saint-Calais

53%

Sillé

46%

4 Cartedu serment civique en Sarthe

Dans le département la plus grande partie des prêtres qui furent considérés comme réfractaires prêtèrent le serment mais en y émettant des restrictions d’ordre spirituel sur le modèle de Monseigneur de Jouffroy-Gonssans, ex-évêque du Mans, « Ici, en me rappelant ce que je dois à Cesar, je ne puis oublier ce que je dois à Dieu […] j’excepterai de mon serment tout ce qui regarde les choses spirituelles. », restriction que rejetait le décret du 27 novembre 1790. Ce dernier fit publier, le 6 février 1791, une ordonnance déclarant « intrus » les prêtres qui accepteraient de prêter le serment.  En conséquence dès le 13 février il fut procédé à l’élection d’un nouvel évêque. Les 413 électeurs choisirent l’abbé Grégoire qui déclina cette nomination, finalement, 283 de ces électeurs choisirent comme évêque Prudhomme de la Boussinière, qui fut intronisé le 24 avril de la même année.

Pour de nombreux prêtres, le choix fut difficile entre leurs sentiments patriotiques, pour la grande majorité d’entre eux, et la crainte de se couper de l’Eglise romaine. Ainsi, Jean Lemaur, curé de Bonnétable dit, en évoquant ces inquiétudes, « [….] elle ne me quittent pas ni le jour ni la nuit ; le sommeil fuit mes yeux, ma santé s’altère, j’y succomberais […] »[3].

Celui de Vouvray-sur-Huisne parle d’idées « […] qui s’embrouillent. Plus j’examine et moins je vois clair […] »[4]

Certains ecclésiastiques revinrent d’ailleurs sur une première décision.

  • Des prêtres qui avaient d’abord refusé de prêter serment finirent par l’accepter cédant sans doute à des pressions ( famille, population ou administrations ), ainsi Guillaume Thebault, curé de Coulombier, déclarait, le 30 mai 1791, « […] qu’il n’y a point de sacrifice qu’il ne doive faire pour répondre à l’attachement de ses fidèles et paroissiens et qu’en conséquence il consent volontiers à tout ce que la loy exige de juy, si on peut obtenir la conservation de la paroisse […] »[5]

Charles Bouvier, quant à lui, déclarait, à Paris, prendre en compte « […] les sollicitation de ses parents, leurs larmes, leurs prières, leur désolation […] ». Dans ce dernier cas il est permis de penser que la population de Saint-Calais, dont il était originaire et où vivaient ses parents, se montrait hostile à son égard.

  • Ceux qui se rétractèrent le firent sans aucun doute suite aux brefs pontificaux des 10 et 13 avril 1791 condamnant la constitution civile du clergé connus dans le département pour le premier dès la fin avril 1791 mais plus tard pour le second.

Ainsi Thomas François Godin, vicaire de Montmirail rétractait son serment le 14 juin 1792[6] :

« ce 14 juin 1792.

Pour Reparer autant qu’il est dans mon pouvoir la faute que j’ay eu le malheur de commettre en prêtant dans l’Eglise de Montmirail le Serment Civique purement et Simplement, et dont je ne cesserai de demander pardon à Dieu : pour reparer du mieux qu’il m’est possible dans le moment présent le Scandale que j’ay donné par la prestation du dit Serment Sans exception ni Reserve, je declare a M.rs Les officiers Municipaux de la dite paroisse de Montmirail que mes vrais Sentiments Sont contenus et exprimé dans le Serment qui Suit et par lequel je retracte le premier que j’ai fait.

Je jure d’etre fidele a la Nation, a la loi et au Roy ; et d’etre Soumis en tout ce qui concerne l’ordre civil et politique a la Constitution du Clergé decretée par l’assemblée nationale et acceptée par le Roy : Mais je declare en meme tems que j’excepte et Reserve formellement de mon Serment tout ce qui depend de l’authorité et puissance Spirituelle et Ecclesiastique. ce Sont les sentiments dans les quels j’espère vivre et mourir avec la grace de Dieu.

Je prie et reqiuiert M.rs Les officiers Municipaux d’inscrire ce que dessus Sur le Registre de la Municipalité et de les faire

4 Rétractation à Montmirail

  •  Urbain Morin, curé d’Aulaines, fit de même le 15 juillet 1792. A cette occasion, le directoire du département déclarait que « […] les prêtres réfractaires sont bien plus guidés par l’intérêt que par un mouvement de leur conscience […] ».

Déclaration étrange dans la mesure ou depuis le décret du 29 novembre 1791 qui demandait aux réfractaires de prêter serment sous peine d’être privés de leur pension et d’être suspectés « de révolte contre la loi, de mauvaise intention contre la patrie et recommandé comme tel à la surveillance des autorités constituées ». En cas de troubles survenant dans la commune de résidence de réfractaires, ceux-ci devaient être déférés au département, s’ils y avaient pris part, et risquaient d’être emprisonnés.  Avec ce décret, les réfractaires ne pouvaient exercés dans des églises propriétés de la nation.

Le roi mit son véto sur ce décret et le maintint contribuant largement à attiser le conflit et surtout à se déconsidérer encore plus dans l’opinion publique après sa tentative de fuite en juin 1791 et son « arrestation » à Varennes. 42 départements passèrent outre le véto royal.

Dans le département de la Sarthe, un arrêté de police pris le 21 juin 1791 limitait les conditions d’exercice du culte en permettant la célébration de messes par les réfractaires que s’ils ne troublaient pas l’ordre public. Au même moment la ville interdisait certaines églises au religieux non fonctionnaires.

La fuite du roi entraîna une agitation populaire assez vive qui se focalisa sur les réfractaires. Le directoire du département prenait un arrêté le 10 septembre 1791 que l’on peut considérer comme le résultat de cette agitation : « […] tous les ecclésiastiques qui n’ont point prêté le serment, prescrit par la loi aux prêtres fonctionnaires publics, et qui auront été formellement dénoncés aux directoires de district comme cherchant à troubler le repos public par leurs sollicitations et la propagation de leurs erreurs anti sociales, seront tenu […] de sortir dans trois jours, des paroisses où ils ont exercé […] et de se rendre dans une des villes du département à leur choix, s’ils ne préfèrent sortir du département […] »[7]

Les prêtres insermentés prenaient de plus en plus le visage de l’étranger politique, de l’aristocrate opposé à la Révolution.


[1] Les diocèses sont limités à 83 (un par département), les ecclésiastiques élus (au niveau du département par l’évêque et des districts pour les curés ), ils deviennent des fonctionnaires public rémunérés par l’Etat : de 1 200 à 2 000 # pour les curés ( nettement plus que ce qu’ils percevaient en moyenne auparavant ) et au minimum 12 000# pour un évêque.

[2] Le serment devait être prononcé publiquement lors d’une messe dominicale en présence des fidèles et des autorités constituées.

[3] Archives municipales de Bonnétable citée dans Citée dans « Prêtres et Fidèles sarthois dans la tempête » Cahiers du collectif républicain de commémoration n°7. Le Mans, 1989. Page 12.

[4] AD 72, L 374.

[5] AD 72, L 198 bis.

[6] AD 72, L 374.

[7] AD 72, L 101, f° 95.

Voir aussi une version imprimée à la Médiathèque dans le Fonds Maine.

[8] C. GIRAUD. Les biens d’Eglise dans la Sarthe à la fin du XVIII° siècle. Laval, 1953.

[9] AD 72, L 470.

[10] Affiches du Maine, du 24 janvier 1791.