Les gravures et estampes  parues, quelle que soit leur orientation politique, durant la révolution recourent fréquemment au registre scabreux voire  à la pornographie[1]. Nous en avons sélectionnée une qui nous semble particulièrement intéressante  intitulée :

GRAND DEBANDEMENT DE L’ARMEE ANTICONSTITUTIONNELLE.

La débandade de l'armée

Un detachement de principales Caillettes qui ont joué un Role dans la révolution, elles se presentent aux troupes de l’Empereur pour les faire Débander, ce qui leur reussit  complettement et on cesse d’etre étonné de cette Catastrophe lorsqu’on voit la demoiselle Téroigne qui leur montre sa  Republique, et Mesdames fla..Dondon….Silles. Calo..Talmouse Condor…leur montrent leur Vilette[2] – Ce detachement est renforcé par les sans culote et des Jacobins qui presentent au bout de leur piques des Cervelas, des Jambons, des bouteilles des Saucisses Andouilles, &c &c….on voit dans l’armée que tout y va a la debandade des soldats laissent tomber leur fusil et leur sabres ; les drapeaux baissent pavillon le Général Bender meme laisse tomber une de ses Bottes.

 

Cette estampe  est parue  en février 1792 dans un journal royaliste,  elle montre divers femmes de l’aristocratie  connues pour leur engagement du côté révolutionnaire exhibant leurs postérieurs nus  à la vue de l’armée autrichienne. A leur tête, Théroigne de Méricourt quant à elle fait face à l’ennemi pour lui exposer sa « République » ( on a connu plus fin comme jeu de mot ). Les sans-culottes et les Jacobins ne  se tiennent qu’au second rang et brandissent des bouteilles, des jambons, des saucisses et autre cochonneries… Face à ce spectacle, l’armée autrichienne saisie d’une véritable frayeur sexuelle se débande.

 

A priori ce qui peut étonner un observateur contemporain c’est que cette gravure visait à dénigrer les armées révolutionnaires françaises. De nos jours, on aurait tendance à pense que ce sont les attitudes des membres composant « l’armée anticonstitutionnelle » qui sont ridicules. On oublie la distance qui nous sépare de la date de création de la gravure et surtout le milieu auquel elle s’adressait, un milieu éminemment aristocrate, si ce n’est aristocratique. Or dans les milieux cultivés du XVIIIème siècle il n’était pas condamnable pour un homme de montrer ses émotions quitte à les outrer, c’était même un signe de « distinction ». Gageons donc que les aristocrates qui regardaient cette image ne trouvaient rien à redire à ces attitudes par contre ils devaient sourirent au fait que les « sans culottes » se cachaient derrières des femmes, femmes ridiculisées par la grossièreté de leurs postures, sans parler de jeux de mots faciles qui transformaient Théroigne de Méricourt en femme publique et ses compagnes en dénaturées. Quant aux sans culottes outre le fait qu’ils ne sont qu’au second rang,  leurs piques, de plus,  sont chargées de victuailles peu raffinées, voire vulgaires.

 

Mais derrière le recours au ton graveleux, cette image s’inscrit , sans doute  inconsciemment, dans une lignée qui remonte très loin : les femmes montrant leur nudité aux combattants dans un geste soit de dérision soit de fustigation. Nous connaissions cette estampe mais c’est la lecture récente de deux textes qui nous a fait penser au rapprochement que nous tentons dans ce billet. Il s’agit d’abord du livre  de  Lynn Hunt, Le roman familiale de la Révolution française[3] et d’un article de Michaël Tonon[4]publié récemment dans  la revue Mythologie française éditée par la Société de mythologie française.

Dans son article, cité ci-dessus, Michaël Tonon évoque plusieurs exemples de comportement que l’on peut rapprocher de celui de Théroigne et de ses « sans-culottes »

En bon mythologue un peu celtomane, il commence par évoquer un passage mythologique irlandais puisé dans  de La razzia des vaches de Cooley :

Le héros des Ulates ( le royaume d’Ulster ), Cuchulainn, âgé de sept ans, revient à Emain Macha[5] de sa première expédition militaire au cours de laquelle il a tué les fils de Nechtan[6]. Le jeune héros était encore plein de fureur guerrière[7]en arrivant à la cours de son roi. Pour calmer cette fureur «  […] la décision fut prise de faire sortir une troupe de femmes à la rencontre du jeune garçon, c’est-à-dire trois cinquantaines de femmes, c’est-à-dire dix et sept fois vingt femmes fières et rougissantes de leur nudité, toute en une seule fois, avec devant elles la princesse des femmes, Scandlach, pour lui montrer leur nudité et leur pudeur. Toute la troupe de femmes sortit et elles montrèrent leur nudité et leur pudeur. Le garçon cacha sa figure devant elles et dirigea son visage vers le char pour qu’il ne vît pas la nudité ni la pudeur des femmes. Alors le jeune homme fut levé de son char. On le porta dans trois cuves d’eau froide pour lui noyer sa fureur, et dans la première le petit garçon fit sauter les planches et les cercles comme une coquille de noix autour de lui. Dans la deuxième cuve l’eau aurait bouilli haut comme le poing. Dans la troisième cuve, l’un supportait la chaleur et l’autre ne la supportait pas. Voici que la fureur du jeune garçon diminua et qu’on lui passa des vêtements »[8]. Une traduction, plus récente du même passage, due à la plume de Bernard Sergent diffère légèrement : «  Que des femmes nues [ aillent ] vers lui ! dit Cochonbar.

Les femmes d’Emain allèrent alors au-devant de lui autour de Mugain femme de Cochonbar Mac Nessa et elles se dénudèrent la poitrine devant lui […] »[9]

Dans les deux cas, les femmes face au danger se dénudent ( ou seulement la poitrine ) afin que le guerrier détourne le visage dans le but de  faire baisser sa fureur pour qu’on puisse le saisir et faire, en le baignant dans  trois cuves d’eau froide, qu’il ne constitue plus un danger pour les siens.

Cette séquence narrative se retrouve  dans un passage de La Guerre des Gaules lors de la bataille de Gergovie. Cet épisode se situe à un moment de la bataille où des légionnaires réussissent presque à pénétrer dans une partie du camp gaulois par diversion. Voici comment César rapporte les événements :

 «  [Les légionnaires ] ne cessèrent la poursuite qu’une fois arrivés près des murs et des portes de la cité ; ceux [ des Gaulois] qui étaient loin, effrayés de ce soudain tumulte, crurent que l’ennemi avait franchi les portes et sortirent de la ville précipitamment. Les mères de familles jetaient du haut des murs des étoffes et de l’argent, et , le sein découvert, penchées sur la muraille et tendant leurs mains ouvertes, elles suppliaient les Romains de les épargner, de ne pas massacrer, comme ils avaient fait à Avaricum, les femmes même et les enfants ; plusieurs se suspendant aux mains de leurs compagnes et se laissant glisser, venaient se rendre aux soldats [… Les Gaulois revenant en masse …] Lorsqu’ils furent en grand nombre, on vit les mères de familles, qui, quelques instants auparavant nous tendaient les mains du haut des murs, adresser leurs prières aux Gaulois et, selon la coutume de ce peuple, leur montrer leurs cheveux épars et tendre vers eux leurs enfants. »[10]

En rapprochant cet épisode du texte irlandais cité ci-dessus l’auteur après avoir signalé les incohérences de la version césarienne nous livre la sienne toute autre : « Les femmes de Gergovie ne suppliaient pas les légionnaires romains mais elles entendaient exercer une action magique pour les stopper, pour désarmer leur fureur belliqueuse. »[11] Les femmes de Gergovie en faisant face à l’ennemi et en allant à sa rencontre, se montrant nues ( ou poitrines nues ),  visaient en fait à briser l’ardeur guerrière des légionnaires en attendant des renforts.

On peut  retrouver des équivalents à cette séquence narrative dans la mythologie grecque et notamment dans un passage du mythe de Bellérophon :

« Amisôdaros, aussi nommé Isaras par les Lyciens, vint dans ce pays sur des navires de guerre commandés par un homme belliqueux, féroce et cruel, Khimarros […] Il ravageait les côtes, et Iobatès [ roi de Lycie ] demanda à Bellérophon de le combattre. Ce qui fut fait. Puis le héros s’en fut chasser les Amazones du pays. Après ces exploits, il se heurta à l’ingratitude du roi de Lycie. Aussi se rendit-il au bord de la mer prier Poséidon de frapper de stérilité le royaume de Iobatès. Le dieu fit les choses à sa manière : la mer se mit à gonfler, à recouvrir les terres, et suivait Bellérophon qui remontait vers la capitale. Les Lycien vinrent à sa rencontre, lui demandant instamment de mettre fin au fléau. Il ne céda point. Ce sont alors leurs femmes qui, entièrement nues, s’avancèrent vers lui et la pudeur ayant fait reculer Bellérophon, les flots se retirèrent aussi. »[12]

Diable effrayé par un minou

Michaël Tonon multiplient les exemples proches dans le monde Grec, chez les Perses, les Ossètes et même chez Rabelais où Pantagruel, dans le Quart Livre, en abordant dans l’île des Papefigues se fait raconter les malheurs d’un paysans tourmenté par le diable qui lui conteste un champ. Sa vieille femme décide de s’en mêler  en trompant le Diable. Elle l’attire chez elle en pleurant lui disant que son mari l’a battue pour s’entraîner dans son combat contre lui. Pour preuve, elle lui montre une griffure que son mari lui a faite avec son petit doigt entre les jambes :

« Lors se découvrit jusque au menton en la forme que jadis les femmes Persides se praensentèrent à leurs enfants fuyant de la bataille, et luy monstra son comment à nom. Le diable voyant l’enorme solution de continuité en toute dimension s’escria « ‘Mahon, Demiourgon, Megere, Alecto, Persephone, il ne me tient pas. Je m’en voys bel erre[13]. Cela ? Je luy quite le champs’ »

Histoire reprise en 1674 par La Fontaine dans un conte polisson intitulé « le Diable de Papefiguière » ( lire le conte en cliquant ici ).

Si l’effet de la nudité féminine fut si continuellement terrible que même le diable en perdait toute velléité de combat on peut comprendre que l’armée anticonstitutionnelle se débandât en 1792 face à Théroigne et ses compagnes !.

 


[1] Ce qui était déjà le cas avant 1789, notamment dans les recueils scabreux visant la reine Marie-Antoinette, beaucoup moins souvent le roi.

[2] Référence au Marqui de Villette défenseur du droit des femmes mais aussi homosexuel notoire.

[3] Lynn, HUNT. Le roman familial de la Révolution française. Paris : Albin Michel, 1995 ( pour la traduction en français ).

[4] Michaël, TONON. «  Des sculptures exhibitionnistes en Charente ». In Mythologie française n° 258, mars 2015. Pages 48 à 63.

[5] Résidence du roi d'Ulster Conchobar Mac Nessa.

[6] Autre personnage important de la mythologie irlandaise .

[7] Cette fureur guerrière, ou Berserksgangr, folie du Berserk, comme la nommait les Scandinaves, constituait une menace non seulement pour ses ennemis mais aussi  pour ses propres alliés. En le voyant arriver dans cette état, la prophétesse Lebarcham prédit que  «  […] les guerriers d’Emain tomberont devant lui »

[8] La razzia des vaches de Cooley. trad. de Ch.-J . GUYONVARC’H. Paris : Gallimard, 1994. Collection : «  L’Aube des Peuples ». Page 101.

[9] Bernard, SERGENT. Celtes et Grecs I, Le livre des héros. Paris : Payot, 1999. P. 217.

[10] César. La guerre des Gaules. Livre VII, 47.

[11] Michaël, TONON. «  Des sculptures exhibitionnistes en Charente ». In Mythologie française n° 258, mars 2015. Page 54.

[12] Bernard, SERGENT. Celtes et Grecs I, Le livre des héros. Paris : Payot, 1999. P. 215.

[13] Je m’en vais à la hâte

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