L’année 1793 vit l’émergence d’un mouvement Sans – Culotte local. Celui – ci ne se développa essentiellement dans les cantons ébranlés par le puissant mouvement taxateur de l’automne 1792 : Nogent – le – Rotrou, La Bazoche – Gouët, d’Authon – du – Perche[1]. Ces trois cantons étaient les cantons « socialement agités » du district, ceux où s’était développé un mouvement populaire au cours des premières années de la révolution. La concordance est trop grande pour ne pas voir dans le mouvement Sans – Culotte un « héritier » direct du mouvement populaire. Certes pour l’affirmer sans risque d’erreur il faudrait une étude approfondie des Sans – Culotte d’Authon, de La Bazoche et de Nogent.

sans-culottes Lesueur

L’émergence du mouvement Sans – Culotte constituait l’ultime étape du mouvement populaire ; la structure organisationnelle et politique qui lui manquait jusqu’alors. Après une phase de lutte contre les accapareurs en 1789/1790, une phase de structuration en 1791 et une phase de développement d’un « programme » « anticapitaliste » cohérent en 1792, le mouvement populaire s’organisait politiquement.

Cette organisation politique ne fut possible que par la convergence entre le mouvement populaire et les patriotes révolutionnaires. Ces derniers étaient capables de structurer un mouvement politique permanent.

Jusqu’en mai 1793 la Société Patriotique de Nogent était la seule société de ce type sur le district. A une question du département sur l’esprit public, le district répondait, le 13 mai 1791, qu’il n’existait qu’une société populaire à Nogent – le – Rotrou, précisant que « […] son esprit est complètement républicain […] »[2].

Ce fut au cours du printemps  1793 que se créèrent deux autres sociétés populaires : l’une à La Bazoche – Gouët, l’autre à d’Authon – du – Perche. Il en exista peut – être une autre à Thiron – Gardais, mais son existence fut  sujette à caution. Une pétition des habitants de Frétigny, Combres, St Denis d’Authou, Marolles, Vichère, Argenvilliers et St Hilaire – des – Noyers ( soit 7 des 9 communes du canton de Thiron ) se plaignait, en octobre 1793, que tous les commissaires au recensement des grains étaient citoyens de Thiron, qu’ils n’effectuaient jamais de réquisitions à Thiron. Cette pétition ajoutait que « […] l’administration de Thiron avait induit l’administration en disant qu’il existait une société populaire à Thiron, il n’y en a jamais existé […] »[3].

Aucune société populaire ne se créa dans les cantons de Champrond – en – Gâtine[4]et de Frazé.

Les sociétés de La Bazoche – Gouët et d’Authon – du – Perche furent créées sur l’impulsion de Chasles. La Convention l’avait envoyé en mission dans les départements de Seine – et – Oise et d’Eure – et – Loir, en compagnie de Guffroy, député du Pas – de – Calais, pour y accélérer la levée des 30 000 hommes ordonnée par le décret du 24 février 1793. Ses pouvoirs lui permettait de prendre toutes les mesures de sûreté générale. Il se présenta à Nogent – le – Rotrou le 30 mars 1793[5]. Début avril, il y recevait la dénonciation d’un prêtre et d’un noble : l’abbé Doucinot, curé de Trizay, et Guérroult des Chabottières[6]. Le 25 mars, la délibération de la municipalité nous apprend des rixes avaient éclatées entre des citoyens de Nogent et des « […] gens suspects d’aristocratie […] »[7]et ce à plusieurs reprises et elle arrêtait que si de tels incidents se reproduisaient elle ferait mettre en état d’arrestation les seconds pour les protéger !

Le 8 avril 1793, Chasles faisait arrêter Guérroult  « […] voulant prévenir l’inadversion générale des habitants de Nogent contre le nommé Guérroult […] il sera fait des patrouilles fréquentes de jour et de nuit autour de sa maison, où l’on ne souffrira aucun rassemblement d’hommes étrangers […] ». D’après G. Daupeley, Guéroult et l’abbé Doucinot furent libérés assez rapidement[8].

Nous ne connaissons malheureusement que trop mal ces sociétés populaires. Celle de La Bazoche nous est totalement inconnue, nous savons seulement qu’elle fut en correspondance avec celle d’Authon. Le 31 mai 1793, la Société d’Authon – du – Perche décidait d’écrire à « la Société Républicaine » de La Bazoche « […] pour l’inviter à s’affilier à la première […] »[9]. Le 24 juin, la société de La Bazoche répondait favorablement à cette invitation[10]. Celle de Nogent – le – Rotrou ne nous est pas mieux connue. Un dossier aux archives départementales d’Eure – et – Loir n’est constitué que du livre de comptes d’une commission de neuf membres qui délivrait des mandats aux ouvriers travaillant à la remise en état du lieu de réunion de la société[11]. Sur ces 9 commissaires nous connaissons la profession de 6 d’entre – eux : tous artisans[12].

La société d’Authon[13] nous est un peu mieux connue, son registre de délibérations ayant été conservé aux archives départementales[14]. Elle fut fondée le 3 avril 1793. Les habitants du canton d’Authon s’étaient rassemblés dans l’église du chef – lieu de canton sur l’invitation de Chasles. Il se présenta accompagné de Rousseau, administrateur du département, et de Delorme, administrateur du district. Ils invitèrent les citoyens à former une « Société des Amis de la liberté et de l’égalité », afin de servir à l’instruction du peuple en l’éclairant sur les lois qu’il se « donnait » par l’intermédiaire de ses représentants. Vingt – deux personnes se portèrent volontaires, dont le curé constitutionnel d’Authon, Jérôme Marais, le procureur de la commune, Et. – Ch. – Marin Martin, le secrétaire de la municipalité, Cl. La Flèche, et des officiers  municipaux : Etienne Pitou ; enfin les frères Menou : André, ex – administrateur du district et commandant de la garde nationale d’Authon depuis le 4 juin 1792, et François – Louis, ex – administrateur du département d’août 1791 à novembre 1792.

La première séance eut lieu le 6 mai 1793, 56 personnes étaient présentes. Elles élirent le bureau de la Société. Ce bureau était rééligible de 3 mois en 3 mois. Il fut systématiquement reconduit de ce jour jusqu’à la fermeture de la Société  le 20 frimaire an III ( 10 décembre 1794 ). Il était composé de A. Menou à la présidence, Fr. – L. Menou à la trésorerie, les 3 secrétaires furent : L. – Ch. Bourlier, Et. Pitou et P. Devault. C’était bien la petite bourgeoisie révolutionnaire locale qui dirigeait cette société ; petite bourgeoisie qui s’était engagée activement dans la révolution depuis le début. Les frères Menou occupèrent des responsabilités relativement importantes tant au district qu’au département. Pitou fut notable et officier municipal, il était marchand d’étamines, il relevait donc de la petite bourgeoisie commerçante. Quant à Martin dit « Fortris »il était marchand de bois, il occupait la fonction de procureur de la commune depuis décembre 1792 et avait fait partie de l’administration du district de septembre 1791 à novembre 1792.

Le société recruta assez rapidement ; le 20 pluviôse an II ( 8 février 1794 ) on comptait 127 votants pour le renouvellement du bureau. On apprend, le 20 fructidor an II ( 6 septembre 1794 ) que le nombre d’inscrits s’élevait à 231 personnes. Ce chiffre était considérable, la population active du canton ne s’élevait, en vendémiaire an IV ( septembre- octobre 1795 ), qu’à 3 462 personnes. La société regroupait donc 6, 67 % de la population de plus de 12 ans du canton. Nous sommes bien ici face à un mouvement de masse, la population locale adhérait largement au mouvement Sans – Culotte. Le phénomène devait être comparable à Nogent – le – Rotrou et à La Bazoche – Gouët. Nous savons qu’à Nogent 69 citoyens, considérés comme terroristes, furent désarmés en l’an III en vertu de l’arrêté du représentant en mission Bernier, daté du 10 germinal ( 30 mars 1795 ). Cet arrêté ordonnait « […] le désarmement des membres des anciens comités révolutionnaires et  de surveillance et ceux de la société populaires […] »[15]. Autrement dit seuls les Sans – Culottes les plus actifs étaient visés par cet arrêté.

Ces sociétés connurent une telle audience parce qu’elles reprenaient le programme sur lequel s’étaient mobilisées les masses populaires au cours de l’automne 1792. Elles exerçaient également une surveillance étroite à l’encontre des aristocrates, des prêtres réfractaires, des accapareurs et des fermiers ; autant d’individus que le mouvement populaire s’était désigné comme ennemis politiques au cours des quatre premières années de la révolution. Les comités de surveillance révolutionnaires furent créés le 21 mars 1793. Dans chaque commune, ils reçurent la charge de surveiller les étrangers, leurs compétences s’élargirent très vite : délivrance de certificats de civisme, arrestation des suspects. Le 28 mars 1793, les lois contre les émigrés furent renforcées. Les mesures économiques et sociales favorables aux masses populaires ne tardèrent pas à suivre ces mesures politiques. Le 4 mai 1793, la Convention institua le maximum départemental des grains, le commerce des grains était interdit en dehors des marchés. Cette loi fut accueillie très favorablement dans le district de Nogent. « […] on espère les meilleurs effets de la loi du 4 mai 1793 relative aux subsistances […] »[16] déclarait le conseil général du district.

Le mouvement populaire nogentais ne pouvait qu’applaudir à ces mesures et y adhérer pleinement. Il le fit.

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L’automne 1792 cristallisa un moment privilégié dans la vie politico - sociale du département. C’était celui d’une convergence entre un mouvement populaire à son apogée, disposant d’un programme assez clair, et des patriotes révolutionnaires qui conquéraient les pouvoirs locaux. Cette convergence, cette « alliance de classe », n’était pas nouvelle, elle s’était déjà manifestée en 1791, notamment à Nogent sur les problèmes religieux et à travers la personnalité de Chasles, mais également en d’autres points du district dans la lutte contre l’aristocratie : dans les cantons d’Authon – du – Perche et de La Bazoche – Gouët.

Cette convergence déboucha sur l’émergence, en 1793, d’un mouvement Sans – Culottes assez puissant. Le programme économique, le patriotisme, des taxateurs de 1792 les désignaient comme ces futurs Sans – Culottes. Seuls les cantons touchés par le mouvement taxateur de 1792 connurent un mouvement Sans – Culottes à travers la mise en place de sociétés populaires. Il y avait une filiation certaine.

Mais le mouvement populaire ne connut pas le même développement ici ou là dans le district. Fortement présent dans les trois cantons du sud, sud – ouest, il le fut moins dans celui de Thiron – Gardais et de Champrond – en – Gâtine, et encore moins dans ceux de Frazé.


[1] Il a pu y avoir des sociétés populaires ailleurs dans le districts mais elles n’ont laissé que peu de trace dans les archives, on en conclut, avec peu de risque d’erreur, que ce manque de visibilité archivistique est sans doute la conséquence d’un manque de vitalité réelle de ces sociétés en 1793 et 1794.

[2] A. D. Eure – et – Loir, L. 144 ancienne côte, L 1167 nouvelle côte, séance du 13 mai 1791.

[3] A. D. Eure – et – Loir, L. 153 ancienne côte, L 1177 nouvelle côte, séance du 19 octobre 1793.

[4] Pour Champrond-en-Gâtine nous avons cependant retrouvé trace d’un fête déchristianisatrice le 5 décembre 1793. Mais cette fête fut organisée par la municipalité de la commune et aucune société populaire n’est mentionnée dans le compte-rendu expédié à la Convention nationale.

[5] Il se présentait seul et non accompagné de son co-représentant, Guffroys se présenta à Nogent quelques jours plus tard ( voir : A. M. Nogent – le – Rotrou 1 D 2, feuillets 57 à 59, séance du 30 mars 1793 et  1 D 2, feuillet 59., séance du 4 avril 1793). Quelques mois plus tard, l’animosité fut vive et durable entre les deux montagnards( voir la biographie de Chasles sur ce blog à l’onglet : « Chasles et les autres » et, entre-autre, l’article consacré à la mission de Chasles à l’armée du Nord et à sa blessure ).

[6] En ce qui concerne Guérroult voir : A. M. Nogent – le – Rotrou 1 D 2, feuillets 60 et 61, séance de la municipalité du 8 avril 1793 dans laquelle est retranscrit l’arrêté pris par les deux représentants en mission, Guffroy et Chasles,  du 6 avril :

« Les CommiSsaires de la convention n.ale envoyés dans le département d’Eure & Loir et Seine & oiSe soussignés voulant prévenir les voies de Fait qui pourroient reSulter de l’animaDversioN générale des Habitants de NoGent Le rotrou contre le nommé Gueroult l’aine homme de loi mis en état d’arrestation, ont arrêté que pendant Tout le Tems que la conduite dudit Gueroult Sera Soumise à l’eXamen Toutes les personnes qui lui Seront attachées, toutes Ses propriétés Sont sous la Sauvegarde Spéciale des officiers mp.aux, lesquels demeurent eXpressement chargés de faire veiller Sur les personneset  les biens qui touchent ledit Gueroult, et de Requerir Le commanDant de la garde nationale de Faire Faire des patrouilles Frequentes de jour et de nuit autour de la maiSon dudit Gueroult, Comme auSsi de veiller à ce qu’il ne Soit Fait aucun Rassemblement Suspect D’hommeS étrangers dans la  maiSon dudit Gueroult.

Le préSent arreté Sera Inscrit Sur les reGistres de la municipalité, affiché dans le parquet de la maiSon Commune , et à la porte dudit Gueroult.

A NoGent le SiX avril 1793. 2.e de la République F.oise Signé Guffroi & Châles ».

Par contre nous n’avons pas trouvé trace de la dénonciation de l’abbé Doucinot rapportée dans G. DAUPELEY. Quelques épisodes de la Révolution à Nogent-le-Rotrou ( 1789-1795 ). Nogent-le-Rotrou, 1904. Pages 16 et 17. Mais l’absence de preuve n’est pas forcément une preuve de l’absence !

[7] A. M. Nogent – le – Rotrou 1 D 2, feuillets 55 et 56.

[8] G. DAUPELEY. Quelques épisodes de la Révolution à Nogent-le-Rotrou ( 1789 – 1795 ). Nogent-le-Rotrou, 1904. P. 16-17.

Affirmation que nous ne pouvons confirmer à ce jour( 11 janvier 2016)..

[9] A. D. Eure – et – Loir, L. 336 ancienne côte, L 1368 nouvelle côte, séance du 31 mai 1793.

[10] A. D. Eure – et – Loir, L. 336 ancienne côte, L 1368 nouvelle côte, séance du 24 juin 1793.

[11] A. D. Eure – et – Loir, L. 337 ancienne côte, L 1375 nouvelle côte.

[12] A. D. Eure – et – Loir, L. 337 ancienne côte, L 1375 nouvelle côte : Grenade ( menuisier ), Bodin ( vitrier ), Vasseur ( serrurier ), Rousseau ( charpentier ), Viallet ( serrurier ), Marguerith ( orfèvre ), Roger Guérroult ( ? ), Boudin ( ? ), Leroy ( ? ). Ce dernier changea son nom en Lelibre.

[13] Voir l’article de ce blog qui lui est consacré.

[14] A. D. Eure – et – Loir, L. 336 ancienne côte, L 1368 nouvelle côte.

[15] G. DAUPELEY. Sommaire …, germinal an III.

[16] A. D. Eure – et – Loir, L. 144 ancienne côte, L 1167 nouvelle côte, séance du 13 mai 1793.